114,1 milliards de dollars : c’est la borne haute des pertes provoquées en une seule année par les arnaques liées au crime organisé en Asie-Pacifique. Le 21 juillet 2026, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) a décrit une économie clandestine qui ne ressemble plus à une collection de petits escrocs. Ses acteurs partagent recruteurs, blanchisseurs, données volées, infrastructures numériques et routes de traite comme les divisions d’un groupe multinational. L’estimation pour 2025 va de 88,3 à 114,1 milliards de dollars en Asie de l’Est, en Asie du Sud-Est, en Australie et en Nouvelle-Zélande.
Derrière le montant se cachent deux catégories de victimes. Il y a les personnes dépouillées par de faux investissements, des manipulations sentimentales ou des appels imitant un proche. Et il y a celles attirées par une offre d’emploi, déplacées puis contraintes à mener ces escroqueries depuis des complexes fermés. Des ressortissants d’au moins 80 pays et territoires ont été identifiés dans ces centres. Les opérations policières ont détruit des sites visibles, mais les réseaux se sont dispersés dans des villas, vers le Timor oriental, les îles du Pacifique et certaines régions d’Afrique. L’alerte de l’ONU porte donc moins sur une nouvelle technique que sur un changement d’échelle : le crime vend désormais ses propres services clés en main.
De faux placements alimentent une économie tentaculaire
La plupart des pertes recensées viennent de fraudes à l’investissement. Le scénario commence souvent par un contact banal sur une messagerie, un réseau social ou une application de rencontre. Une relation est patiemment construite, puis la cible est orientée vers une plateforme qui affiche des gains fictifs. Lorsque la victime veut retirer son argent, de nouvelles taxes ou garanties lui sont réclamées. L’illusion repose sur une combinaison de persuasion humaine, de données personnelles et d’outils capables de produire rapidement des messages crédibles dans plusieurs langues.
L’ONUDC estime les pertes de 2025 entre 88,3 et 114,1 milliards de dollars, contre une fourchette de 18 à 37 milliards pour l’Asie du Sud-Est en 2023. Les périmètres ne sont pas identiques : la nouvelle mesure couvre aussi l’Asie de l’Est, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. On ne peut donc pas conclure que chaque pays a vu ses pertes tripler. Le saut reste néanmoins suffisamment massif pour montrer que les marchés criminels ont élargi leur clientèle et industrialisé leurs opérations.
Le rapport replace ces arnaques dans un ensemble encore plus vaste. Les marchés régionaux de méthamphétamine, de kétamine et d’héroïne représenteraient entre 75 et 109,7 milliards de dollars de ventes annuelles. Fraude numérique, drogues, traite humaine, trafic de migrants et commerce de données ne vivent plus dans des silos. Ils utilisent les mêmes circuits financiers clandestins, les mêmes complicités et parfois les mêmes corridors logistiques. C’est cette convergence, davantage que le chiffre spectaculaire pris isolément, qui inquiète les enquêteurs.
Chronologie express
Une première mesure régionale
L’ONUDC évaluait les pertes en Asie du Sud-Est entre 18 et 37 Md$.
Le périmètre et les pertes explosent
La nouvelle fourchette atteint 88,3 à 114,1 Md$ sur une zone Asie-Pacifique élargie.
L’ONU décrit un réseau intégré
Le rapport appelle à viser les profits et les infrastructures communes, au-delà des seuls centres.
Les raids déplacent les centres sans couper le réseau
La Chine, la Thaïlande et plusieurs voisins ont multiplié les opérations contre de grands complexes situés notamment au Myanmar, au Laos et au Cambodge. Ces interventions libèrent des travailleurs et saisissent du matériel, mais elles ne suppriment pas toujours les organisateurs, les portefeuilles financiers ni les fournisseurs de données. Seong Jae Shin, analyste de l’ONUDC, résume le problème : des sites ont été détruits, mais les opérations ne se sont pas arrêtées. Une partie s’est fragmentée dans des propriétés plus petites, plus difficiles à repérer.
La pression provoque aussi une migration. Selon le rapport, les groupes pratiquent une forme de mise en concurrence des juridictions : ils recherchent des territoires où la régulation, les moyens policiers ou la gouvernance sont plus faibles. Des recrutements et des implantations sont documentés au-delà de l’Asie du Sud-Est. Les annonces recherchent désormais des personnes parlant allemand, polonais, néerlandais, espagnol, italien, français, suédois, norvégien ou anglais. L’objectif est simple : paraître local pour viser davantage de victimes à l’échelle mondiale.
La représentante régionale de l’ONUDC, Delphine Schantz, compare ce modèle à une franchise d’entreprise. Des unités spécialisées blanchissent l’argent, déplacent les personnes, récoltent des données ou fournissent des outils techniques à plusieurs groupes. La corruption est qualifiée de facilitateur principal : sans protection, faux documents, comptes relais ou accès aux infrastructures, un centre ne peut fonctionner longtemps. Fermer une salle d’appels traite donc le lieu visible, pas nécessairement la chaîne qui le rend rentable.
L’intelligence artificielle abaisse la barrière des langues
L’intelligence artificielle générative permet déjà de rédiger des approches convaincantes, de traduire instantanément et de fabriquer des voix ou des vidéos truquées en temps réel. Le rapport anticipe l’usage de systèmes plus autonomes capables d’identifier des cibles, d’adapter les conversations et d’aider au vol ou au blanchiment de cryptomonnaies. Il s’agit d’une projection de risque, pas de la preuve que toutes les pertes de 2025 auraient été causées par des agents autonomes. La fraude reste fondée sur l’ingénierie sociale : comprendre une faiblesse humaine et gagner la confiance.
Un autre signal concerne la publicité malveillante, qui détourne des réseaux publicitaires légitimes pour distribuer logiciels nuisibles et pièges. Les incidents auraient progressé de 42 % sur un an en 2025. Les groupes profitent aussi de communications chiffrées, de connexions par satellite et de services financiers souterrains. Chaque brique peut être légitime séparément ; c’est leur assemblage, ainsi que la vitesse à laquelle identités et infrastructures peuvent être remplacées, qui complique l’enquête.
Les mineurs font partie des publics les plus exposés. L’ONU alerte sur la frontière brouillée entre jeu et jeu d’argent, ainsi que sur l’essor de contenus d’exploitation sexuelle générés par IA et diffusés sur des canaux chiffrés. Ce constat exige de distinguer protection et panique morale : un jeu vidéo n’est pas en soi une porte vers le crime. Les risques augmentent lorsque des mécanismes de mise, des contacts privés non modérés et des moyens de paiement faciles se combinent sans contrôle adapté à l’âge.
Suivre l’argent plutôt que compter seulement les raids
La réponse la plus prometteuse consiste à viser simultanément les profits, les données et les responsables. L’ONUDC appelle à former les services capables d’identifier, saisir et restituer les avoirs détenus en cryptomonnaies, tout en renforçant la coopération entre pays. Banques, plateformes numériques, opérateurs télécoms et places de marché disposent chacun d’un fragment du parcours. Des échanges rapides et encadrés peuvent empêcher qu’un compte vidé soit remplacé avant qu’une demande judiciaire traverse plusieurs frontières.
Cette stratégie comporte pourtant des risques. Une surveillance financière trop large peut bloquer des utilisateurs légitimes ou affaiblir la confidentialité sans atteindre les organisateurs. Des fermetures précipitées peuvent également déplacer les travailleurs contraints vers des sites plus dangereux. La protection des victimes de traite doit donc accompagner la répression : identification, hébergement, retour sûr et absence de poursuites automatiques pour les arnaques commises sous la contrainte.
Le chiffre de 114,1 milliards de dollars rend le phénomène visible, mais il ne doit pas masquer l’indicateur décisif : la capacité à démanteler les services partagés qui permettent aux groupes de renaître ailleurs. À court terme, les autorités devront mesurer les avoirs récupérés, les victimes mises en sécurité et les organisateurs poursuivis, pas seulement les ordinateurs saisis. À moyen terme, la question concernera chaque utilisateur : saurons-nous construire des paiements et des communications plus sûrs sans transformer l’espace numérique en zone de surveillance permanente ?
Sources
- ONUDC — communiqué sur l’économie criminelle interconnectée, 21 juillet 2026
- ONUDC — rapport 2026 sur le crime organisé transnational en Asie du Sud-Est
- Associated Press — technologies, traite et déplacement des centres, 21 juillet 2026
- Reuters — pertes, recrutement mondial et modèle de franchise criminelle, 21 juillet 2026
- The Nation Thailand — chiffres détaillés et recommandations de l’ONUDC, 21 juillet 2026





