Cinq mille quatre cents milliards de dollars : ce n’est plus de « l’argent de poche » face à Wall Street. C’est la valeur estimée des actions et fonds cotés échangés par les investisseurs particuliers américains en 2025, selon Vanda Research, citée par Associated Press. Près de 47 % de plus qu’un an auparavant et le niveau le plus élevé dans cette série remontant au moins à 2014. Le 18 juillet 2026, Reuters Breakingviews a replacé ce phénomène au centre du débat : partout dans le monde, la foule des épargnants n’accompagne plus seulement les marchés, elle contribue à pousser certains cours et à inquiéter les régulateurs.
Le changement tient moins au geste individuel — quelques actions achetées depuis un téléphone — qu’à son agrégation. Des millions d’ordres, des ETF accessibles en un clic et des conversations instantanées peuvent devenir une vague suffisamment large pour contrer des vendeurs professionnels, alimenter une introduction en Bourse ou prolonger une envolée technologique. Cette puissance ouvre une porte longtemps gardée par les institutions. Elle crée aussi un paradoxe : plus l’investissement se démocratise, plus la concentration des mêmes paris peut rendre le marché nerveux. Derrière le record se joue donc une bataille entre inclusion financière, formation des prix et protection des épargnants.
Le « petit porteur » est devenu un flux mondial
Pendant des décennies, le particulier arrivait après les fonds, payait une commission visible et disposait d’informations plus lentes. La diffusion du courtage mobile, des fractions d’actions et des fonds indiciels a réduit ces barrières. L’AP rapporte que l’activité américaine des particuliers sur actions et ETF a atteint 5 400 milliards de dollars en 2025. Ce total mesure des échanges, pas une cagnotte nette investie : un même dollar peut être compté plusieurs fois lorsqu’un titre est acheté puis revendu. Il ne faut donc pas le confondre avec le patrimoine des ménages.
L’échelle du marché entier a elle aussi explosé. Bloomberg Intelligence a calculé que la rotation des actions américaines avait atteint en moyenne 1 030 milliards de dollars par jour en janvier 2026, environ 50 % de plus qu’en janvier 2025. Ce chiffre englobe institutions, teneurs de marché et particuliers ; il ne permet pas d’attribuer le record à la foule seule. Mais il décrit le bassin de liquidité dans lequel ses ordres se combinent désormais aux algorithmes professionnels.
La tendance ne se limite pas aux États-Unis. Reuters Breakingviews souligne la montée des investisseurs individuels à travers plusieurs grandes places. En Inde, au Royaume-Uni ou en Corée du Sud, leur poids prend des formes différentes : versements réguliers dans des fonds, sélection directe d’actions ou recours plus spéculatif aux produits dérivés. La technologie est commune, mais les règles, la culture d’épargne et l’exposition au crédit changent fortement d’un pays à l’autre.
Chronologie express
Le volume change d’échelle
Vanda estime à 5 400 milliards de dollars l’activité des particuliers américains sur actions et ETF, près de 47 % de plus qu’en 2024.
Le marché franchit un record
La rotation moyenne des actions américaines atteint 1 030 milliards de dollars par jour, institutions et particuliers confondus.
Les régulateurs observent
Reuters Breakingviews remet en lumière une puissance mondiale capable de soutenir les cours et d’accentuer les mouvements collectifs.
Quand des millions d’ordres font monter la marée
Leur influence s’observe d’abord dans les flux. En juin, l’indice STAX de Charles Schwab, qui synthétise l’activité de ses clients, a progressé de 55,08 à 59,12, soit 7,33 %. Axios rapporte que les achats se sont concentrés sur de grandes valeurs technologiques. Cet indicateur ne représente ni tous les Américains ni un montant investi : il mesure le comportement d’un ensemble de comptes Schwab. Il confirme néanmoins que les particuliers ont continué à acheter alors même que le rallye boursier marquait une pause.
Cette persistance peut stabiliser une baisse. Lorsqu’un fonds réduit rapidement son risque, une foule achetant « le creux » fournit une contrepartie et maintient la liquidité. Elle peut aussi financer des entreprises plus directement, notamment lors d’une introduction en Bourse. Le revers apparaît quand les achats convergent vers un nombre limité de titres à la mode. La hausse attire alors de nouveaux acheteurs, qui renforcent la hausse : le prix raconte autant le succès du flux que les bénéfices futurs de l’entreprise.
La Banque d’Angleterre décrit un mécanisme voisin dans son rapport de stabilité financière de juillet 2026. Elle note que les entrées des particuliers, notamment dans les ETF sans levier, ont pu ajouter de l’élan à la progression des actions. Son avertissement est mesuré : le flux n’est pas dangereux en soi, mais des positions similaires peuvent amplifier la volatilité quand tout le monde cherche la sortie. Le souvenir de l’été 2024 sert de point de comparaison, pas de prédiction d’un krach imminent.
Les autorités cherchent la ceinture de sécurité
Le problème réglementaire n’est pas d’empêcher les particuliers d’investir. Il consiste à garantir qu’un accès plus simple ne transforme pas le risque en détail invisible. Notifications, classements, options arrivant à échéance le jour même et influenceurs peuvent accélérer une décision sans améliorer l’information. À l’inverse, des restrictions trop larges réserveraient de nouveau les meilleurs outils aux professionnels et puniraient les épargnants les plus informés.
Les régulateurs disposent de trois leviers : la transparence de l’exécution des ordres, l’encadrement des produits complexes et la lutte contre les manipulations. Les données de marché restent toutefois imparfaites. Les chiffres privés de Vanda, Schwab ou des grands intermédiaires éclairent chacun une partie du tableau, mais aucun ne suit à lui seul chaque particulier, son horizon et son niveau de risque. Les documents de la SEC sur les marchés de gré à gré rappellent en outre que certains segments peu liquides, très présents dans les portefeuilles individuels, restent particulièrement exposés aux opérations de gonflage puis de revente.
La concentration constitue une autre vulnérabilité. L’Investment Company Institute estimait que les particuliers détenaient 87 % des actifs nets des fonds réglementés américains fin 2025. Cette propriété diffuse est une force démocratique, mais elle n’implique pas que chaque épargnant décide activement : une large part passe par des fonds diversifiés et des plans de retraite. Confondre investisseurs individuels, spéculateurs mobiles et épargne longue produirait donc de mauvaises règles.
La prochaine secousse dira qui maîtrise vraiment le risque
À court terme, les entreprises populaires et les plateformes de courtage profitent de cette énergie. Les premières bénéficient d’une base d’actionnaires plus large ; les secondes transforment l’attention en volumes. Les épargnants gagnent un accès moins coûteux et peuvent construire un portefeuille autrefois réservé aux clients fortunés. Cette ouverture est un progrès réel, à condition de distinguer investissement diversifié, pari concentré et produit à effet de levier.
Les perdants potentiels sont ceux qui arrivent au sommet d’un mouvement coordonné sans comprendre la liquidité. Un écran affiche un prix instantané, mais ne garantit pas qu’un ordre massif pourra être exécuté au même niveau lors d’une panique. Les intermédiaires affrontent aussi un conflit délicat : encourager l’activité augmente leurs revenus directs ou indirects, alors qu’un bon parcours d’épargne peut nécessiter de ne presque rien faire.
Le record de 5 400 milliards de dollars marque donc moins une victoire sur Wall Street qu’un transfert de responsabilité. Les particuliers ont gagné une capacité collective à déplacer les marchés ; plateformes et autorités doivent désormais rendre ses risques aussi visibles que son pouvoir. La prochaine correction testera la solidité de cette nouvelle architecture : la foule fournira-t-elle encore de la liquidité, ou découvrira-t-elle que des millions de sorties simultanées passent toutes par la même porte ?
Sources
- Reuters Breakingviews — la puissance mondiale des investisseurs particuliers, 18 juillet 2026
- Associated Press — 5 400 milliards de dollars d’activité en 2025
- Banque d’Angleterre — Financial Stability Report, juillet 2026
- Axios — indice d’activité Schwab en juin 2026
- SEC — données et statistiques officielles des marchés
- Investment Company Institute — détention des fonds par les particuliers fin 2025





