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Sport29 juillet 20269 min de lecture

FIFA : le Mondial à 20 Md$ révolte l’UEFA

La FIFA veut ouvrir le Mondial à des investisseurs via une société valorisée 20 Md$. L’UEFA dénonce une rupture majeure de gouvernance.

Des dirigeants du football et des investisseurs s’opposent autour d’un dossier placé devant un trophée dans un stade
20 Md$valorisation
4,2 Md$levée visée
211fédérations

À retenir

  • FFE serait valorisée 20 Md$ et chercherait à lever jusqu’à 4,2 Md$ en 2026.
  • La FIFA promet de garder seule le contrôle des règlements, calendriers et compétitions.
  • Chaque fédération pourrait accéder à 20 M$ exceptionnels pour des projets de développement.
  • Le projet doit être approuvé par les 211 associations membres, sans calendrier annoncé.

Vingt milliards de dollars : c’est la valeur que la FIFA veut donner à la société appelée à exploiter le cœur commercial de la Coupe du monde. Le 28 juillet, neuf jours après la finale du Mondial 2026, l’instance a confirmé son projet de créer FIFA Forward Enterprise, ou FFE, puis d’en ouvrir une part minoritaire à des investisseurs privés. La levée pourrait atteindre 4,2 milliards de dollars dès cette année. Parmi les partenaires envisagés figure Thrive Eternal, véhicule lancé par Joshua Kushner, frère de Jared Kushner et beau-frère d’Ivanka Trump.

La riposte européenne a été immédiate. « Ce n’est pas à la FIFA de le vendre », a lancé l’UEFA, estimant que l’âme et la gouvernance du football ne sont pas des actifs négociables. Derrière cette bataille de formules se joue un choix qui concerne les 211 fédérations nationales, des puissances européennes aux plus petites associations dépendantes des aides de Zurich : faut-il échanger une part des revenus futurs du Mondial contre plusieurs milliards disponibles maintenant ? La FIFA promet de conserver le contrôle. L’UEFA demande qui gagnera réellement, pendant combien de temps et avec quelles garanties.

01

Une Coupe du monde transformée en actif financier

Le montage annoncé place les activités commerciales de compétitions comme la Coupe du monde masculine et le Mondial des clubs dans une filiale contrôlée par la FIFA. Celle-ci vendrait des intérêts minoritaires et non décisionnels à des investisseurs sélectionnés, avec J.P. Morgan comme conseil. Sur une valorisation initiale de 20 milliards de dollars, la levée maximale de 4,2 milliards correspond à un peu plus d’un cinquième de cette valeur. La FIFA affirme toutefois qu’elle garderait seule l’autorité sur la gouvernance, les compétitions, le calendrier, les règlements et les décisions sportives.

L’argent financerait un nouveau programme baptisé FIFA Fast-Forward. Chaque fédération pourrait accéder à 20 millions de dollars exceptionnels pour des projets, puis recevoir 20 millions sur le cycle 2027-2030, 22 millions sur 2031-2034 et 24 millions sur 2035-2038. Pour le premier cycle, la dotation régulière annoncée dépasserait nettement les 8 millions actuellement budgétés. Gianni Infantino présente donc l’opération comme une « démocratisation » : la puissance commerciale du Mondial serait convertie en terrains, centres de formation et compétitions dans des pays qui disposent de peu de recettes propres.

Le timing renforce l’argument financier. Selon AP, la FIFA a encaissé environ 12 milliards de dollars grâce au Mondial 2026, porté par des billets et une hospitalité aux prix records aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Reproduire ce niveau lors du tournoi 2030 organisé en Espagne, au Portugal et au Maroc n’est pas garanti. Faire entrer des capitaux maintenant permettrait de sécuriser une masse d’investissement sans attendre les prochains cycles. Mais cela donnerait aussi à des actionnaires privés un intérêt permanent dans la croissance de droits qui appartiennent aujourd’hui à une association suisse sans but lucratif.

Chronologie express

2018

Une première offensive échoue

Un projet de 25 Md$ avec des capitaux privés est abandonné après la résistance européenne.

28 juillet 2026

FIFA Forward Enterprise est dévoilée

La FIFA confirme une filiale valorisée 20 Md$ et une levée pouvant atteindre 4,2 Md$.

Ensuite

Les 211 membres devront trancher

Aucun calendrier de vote n’est annoncé, mais le projet dépend de leur approbation.

02

L’UEFA redoute une vente sans retour

L’objection européenne vise moins le montant que la frontière institutionnelle. La FIFA appartient collectivement à ses 211 associations membres. L’UEFA, qui en réunit 55, considère qu’un patrimoine construit par les équipes nationales, les joueurs, les clubs et le public ne peut être partiellement transféré sans transparence complète sur les bénéficiaires, la durée des droits et les conditions de sortie. Un investisseur minoritaire n’écrit peut-être pas le règlement du jeu, mais il attend un rendement. Cette pression peut influencer les priorités commerciales : multiplication des matchs, nouveaux formats, marchés plus lucratifs et hausse des prix.

La présence envisagée de Thrive Eternal ajoute une dimension politique. Joshua Kushner n’exerce aucune fonction dans l’administration américaine, mais son lien familial avec Jared Kushner et Donald Trump intervient après un Mondial qui a rapproché le président américain et Gianni Infantino. Ce lien ne prouve ni favoritisme ni irrégularité. Il rend cependant indispensables la publication des critères de sélection, des valorisations, des conflits d’intérêts examinés et des droits exacts accordés à chaque investisseur. Sur un actif mondial, l’apparence d’indépendance compte presque autant que la séparation juridique des pouvoirs.

L’histoire justifie la méfiance. En 2018, Infantino avait déjà défendu une offre de 25 milliards de dollars sur douze ans, associée à SoftBank et à de nouveaux tournois mondiaux. Le projet avait échoué face à l’opposition de l’UEFA, inquiète pour la Ligue des champions et l’Euro. Huit ans plus tard, la FIFA revient avec une structure plus précise, une participation présentée comme non contrôlante et une promesse de redistribution chiffrée. Le conflit de fond reste le même : qui contrôle le calendrier, les revenus et l’expansion d’un football mondialisé ?

03

Les petites fédérations détiennent la clé du vote

La force politique du plan réside dans son offre aux membres. Pour une petite fédération, 20 millions de dollars peuvent financer plusieurs terrains, une sélection féminine, des éducateurs et des compétitions de jeunes. Refuser cette somme au nom d’un risque abstrait de financiarisation sera difficile. Les 55 membres de l’UEFA ne peuvent d’ailleurs pas bloquer seuls une proposition si elle rassemble largement l’Afrique, l’Asie, les Amériques et l’Océanie. La promesse de revenus immédiats crée ainsi une coalition potentielle bien avant que les contrats définitifs soient publics.

Cette redistribution n’est pourtant vertueuse que si elle est contrôlée. Les fonds devront être liés à des projets vérifiables, à des audits indépendants et à des sanctions applicables. Il faudra aussi comparer les 4,2 milliards reçus immédiatement à la part de bénéfices abandonnée sur la durée. Sans horizon d’investissement, mécanisme de rachat et hypothèses financières, personne ne peut dire si les fédérations font une bonne affaire ou cèdent trop bon marché une rente exceptionnelle. Une valorisation de 20 milliards est un point de négociation, pas une vérité sportive.

Aucun calendrier de débat ni de décision n’a été publié. La FIFA précise que la consultation a commencé et que ses membres devront approuver le projet. Son congrès en ligne du 23 novembre doit déjà attribuer les Coupes du monde féminines 2031 et 2035, mais l’instance n’a pas indiqué si FFE y serait soumise au vote. Avant toute décision, les fédérations devraient exiger le pacte d’actionnaires, les droits économiques, l’identité de tous les investisseurs, les frais de conseil et les règles de prévention des conflits d’intérêts.

04

Le football doit choisir son prix et ses limites

La FIFA a mis un chiffre spectaculaire sur son actif le plus puissant, mais elle n’a pas encore démontré que la vente partielle est le meilleur moyen de le protéger. À court terme, 4,2 milliards de dollars peuvent accélérer des infrastructures longtemps promises. À moyen terme, le partenaire financier voudra que FFE augmente sa valeur, et cette logique peut entrer en tension avec le repos des joueurs, l’accessibilité des billets ou l’équilibre entre compétitions de clubs et de sélections.

L’UEFA devra, elle aussi, dépasser l’indignation. L’Europe concentre les ligues, clubs et diffuseurs les plus riches ; sa défense du patrimoine commun sera plus crédible si elle propose une autre méthode de redistribution et davantage de transparence sur ses propres revenus. La confrontation ne se résume donc pas à l’argent contre la tradition. Elle oppose deux centres de pouvoir, chacun capable d’invoquer l’intérêt général tout en protégeant ses compétitions.

Le vote des 211 fédérations dira finalement si le Mondial reste uniquement administré comme un bien collectif ou devient aussi un actif détenu par des capitaux privés. La question n’est pas de savoir si le football vaut 20 milliards : son audience et son influence valent bien davantage. La vraie question est de savoir quelle part de cette valeur peut être vendue aujourd’hui sans céder, demain, le pouvoir de décider à ceux qui attendent un rendement.

Sources

Analyse Critique

Le projet peut corriger une inégalité réelle : les revenus mondiaux sont considérables, mais beaucoup de fédérations manquent encore de terrains et de structures. Il crée aussi un précédent durable en donnant à des capitaux privés un intérêt économique dans les compétitions les plus puissantes du football.

Opportunités

  • Les capitaux immédiats peuvent accélérer des infrastructures dans les fédérations aux faibles revenus.
  • Une filiale dédiée peut professionnaliser la commercialisation et rendre ses performances plus mesurables.
  • La participation annoncée comme minoritaire laisse formellement les décisions sportives à la FIFA.

Risques

  • Les investisseurs chercheront un rendement qui peut pousser à densifier le calendrier ou renchérir l’accès.
  • Une part des bénéfices futurs pourrait être cédée trop bas si la valorisation ou la durée sont mal négociées.
  • Les liens politiques perçus autour d’investisseurs potentiels peuvent affaiblir la confiance sans transparence renforcée.

Zones d’ombre

  • La part exacte vendue, la durée des droits et les mécanismes de rachat ne sont pas publiés.
  • La liste complète des investisseurs et les critères de sélection restent inconnus.
  • La FIFA n’a donné ni calendrier de vote ni documents contractuels aux yeux du public.

L’approbation ne devrait intervenir qu’après publication des contrats, d’une évaluation indépendante et d’un mécanisme de sortie. La FIFA doit prouver que la redistribution excède le coût économique de la participation vendue ; l’UEFA doit proposer une alternative crédible. Sans ces deux efforts, le débat restera une guerre de pouvoir habillée en défense du football.

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