Trente-cinq des 67 personnes arrachées à l’Atlantique n’existaient pas sur la liste officielle. Au Guyana, ce chiffre a brutalement déplacé le centre de gravité du naufrage du MV Barima : les sauveteurs ne cherchent plus seulement des disparus, ils tentent encore de savoir combien d’êtres humains se trouvaient réellement à bord. Le ferry public a chaviré dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19 juillet, au large de l’embouchure du fleuve Pomeroon, pendant sa traversée hebdomadaire entre Georgetown et Port Kaituma, dans le nord-ouest du pays.
Le manifeste recensait 116 passagers et 17 membres d’équipage, soit 133 personnes. Mais le Premier ministre Mark Phillips a reconnu que le total réel était probablement supérieur. Au moins 67 personnes, dont 15 enfants, ont été secourues; les autorités avaient retrouvé deux corps au moment du bilan national rapporté lundi par Associated Press, tandis qu’une source locale annonçait ensuite la récupération d’un troisième. La recherche se poursuit sur une zone maritime immense, alors qu’une enquête criminelle doit déterminer pourquoi un navire ancien a chaviré et comment une liste aussi essentielle a pu perdre toute fiabilité.
À 23 h 01, une traversée ordinaire bascule
Le MV Barima avait quitté Georgetown peu après 15 heures samedi. Sa destination, Port Kaituma, dessert des communautés éloignées, en grande partie autochtones, proches de la frontière vénézuélienne. Selon les autorités citées par AP, l’appel de détresse est arrivé à 23 h 01, peu avant minuit. Le ferry s’est retourné à environ sept milles de la côte, près de l’embouchure du Pomeroon. Des bâtiments publics, des bateaux privés et des pêcheurs ont convergé dans l’obscurité.
Le premier bilan documenté faisait état de 41 hommes, 11 femmes et 15 enfants sauvés. Hélicoptères, avions, garde-côtes et embarcations de pêche ont ensuite ratissé environ 1 000 miles carrés, soit près de 2 590 kilomètres carrés. Ce déploiement montre l’ampleur du défi : dans la nuit, les courants peuvent disperser rapidement des survivants, des radeaux et des débris bien au-delà du point de chavirement.
Le ministre des Travaux publics Juan Edghill avait d’abord indiqué que le navire disposait de 250 gilets de sauvetage, de deux radeaux rigides et de six radeaux gonflables. Il avait aussi relayé des témoignages attribuant le chavirement à la marée plutôt qu’à une surcharge. Cette explication ne vaut toutefois pas conclusion d’enquête. Le gouvernement a depuis ouvert une procédure criminelle et placé le capitaine ainsi qu’au moins un membre d’équipage en garde à vue, selon AP.
Chronologie express
Le ferry quitte Georgetown
Le MV Barima appareille après 15 heures vers Port Kaituma avec passagers, équipage et fret.
L’alerte est déclenchée
Un appel de détresse lance une recherche mobilisant moyens publics, privés et pêcheurs.
L’enquête change d’échelle
Le gouvernement reconnaît un manifeste inexact et poursuit les recherches sous enquête criminelle.
Le manifeste transforme le bilan en inconnue
Une liste de passagers n’est pas une formalité comptable. Après un accident, elle indique aux équipes combien de personnes rechercher, aux familles qui a embarqué et aux autorités quand une opération peut raisonnablement changer de phase. Ici, 35 des 67 rescapés n’étaient pas inscrits. Autrement dit, plus de la moitié des personnes sauvées échappaient au document censé décrire la population du bateau.
Cette incohérence interdit une simple soustraction entre 133 occupants déclarés et 67 survivants. Si des voyageurs inscrits ne sont finalement pas montés, ou si des dizaines d’autres ont embarqué sans apparaître, le nombre des disparus reste mouvant. Mark Phillips a déclaré que le ferry transportait vraisemblablement bien davantage que les 116 passagers et 17 membres d’équipage documentés. Les autorités doivent donc croiser billets, témoignages, appels de proches et identités des rescapés.
Reuters rapporte que les autorités examinent à la fois l’inexactitude du manifeste et une possible consommation de stupéfiants par des membres de l’équipage. AP précise que le capitaine secouru et au moins un autre marin ont été testés positifs au cannabis. Ce résultat ne prouve pas, à lui seul, la cause du chavirement ni une incapacité au moment des faits. Il constitue un élément d’enquête, pas un verdict, et la présomption d’innocence s’applique aux personnes retenues.
Une enquête entre surcharge, marée et chaîne de contrôle
Trois questions devront être séparées. La première porte sur la charge réelle : combien de personnes et quelle quantité de fret se trouvaient à bord? La deuxième concerne la mécanique précise du retournement : état de la coque, stabilité, répartition du chargement, météo, marée et manœuvres de l’équipage. La troisième vise le contrôle public : qui a validé le départ, qui tenait le manifeste et quelles vérifications étaient exigées avant l’appareillage?
Le fait que le MV Barima soit un ferry public et qu’il assure une liaison vitale renforce l’enjeu. En mars, le Département de l’information du Guyana annonçait déjà un appel d’offres estimant à 124,5 millions de dollars guyaniens les travaux prévus sur ce navire. Pour des communautés isolées, suspendre brutalement le service peut couper l’accès aux biens, aux soins et aux déplacements. Mais maintenir une ligne sans connaître sa capacité réelle, son état et l’identité des voyageurs expose à répéter le même scénario. La réponse ne pourra donc se limiter à rechercher une faute individuelle dans l’équipage.
Le gouvernement dispose déjà de faits vérifiables : un appel à 23 h 01, 67 rescapés, un manifeste contredit par 35 d’entre eux et au moins deux décès officiellement rapportés lundi. En revanche, le nombre total à bord et la cause restent incertains. Publier les versions successives, expliquer les écarts et conserver les preuves techniques seront essentiels pour que l’enquête inspire confiance aux familles comme aux usagers du réseau maritime.
Après le sauvetage, reconstruire une sécurité crédible
À court terme, la priorité demeure la recherche. Chaque heure réduit les chances de retrouver des survivants, mais l’étendue du dispositif et l’incertitude du manifeste obligent à éviter une clôture prématurée. Les familles ont besoin d’un point de contact unique, de listes mises à jour et d’informations distinguant clairement les personnes secourues, hospitalisées, décédées et toujours recherchées.
À moyen terme, le Guyana devra transformer ce drame en réforme vérifiable : billetterie nominative rapprochée au moment de l’embarquement, comptage indépendant, pesée du fret, contrôle des capacités, tests d’aptitude des équipages et audits des navires anciens. Une liste numérique n’est pas magique; elle n’a de valeur que si personne ne peut monter après le décompte sans être ajouté et si le total est transmis à terre avant le départ.
Le naufrage du MV Barima résume ainsi une faille plus profonde qu’un chiffre erroné. Quand 35 survivants sur 67 manquent au registre, l’État perd au pire moment la mesure exacte de la catastrophe qu’il doit gérer. Le futur bilan dira combien de vies ont été perdues; l’enquête dira si elles auraient pu être protégées par une chaîne de contrôle plus solide. La question décisive sera alors simple : les prochaines traversées rendront-elles chaque passager visible avant qu’une urgence ne le transforme en disparu?
Sources
- Gouvernement du Guyana — travaux prévus sur le MV Barima et rôle de la liaison
- Associated Press — enquête criminelle, manifeste et bilan du 20 juillet 2026
- Associated Press — chronologie initiale, secours et moyens de sécurité
- Reuters — disparus, manifeste inexact et éléments examinés par les autorités
- The Guardian — recherches et ouverture de l’enquête criminelle





