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Économie & Pouvoir18 juillet 20269 min de lecture

Irak : 60 Md$ pour contourner le verrou d’Ormuz

Bagdad signe près de 60 milliards de dollars d’accords. Un oléoduc vers la Syrie et la Turquie promet de desserrer l’étau d’Ormuz sur le pays.

Un pont routier interrompu devant un port du golfe Persique et un pétrolier immobilisé à l’aube
60 Md$accords signés
2 M b/jaxe projeté
23 M b/jflux avant-guerre

À retenir

  • L’Irak et des entreprises américaines ont signé près de 60 milliards de dollars d’accords le 17 juillet.
  • Le corridor Bassora-Haditha-Ceyhan-Baniyas viserait une capacité de deux millions de barils par jour.
  • Environ 23 millions de barils par jour transitaient par Ormuz avant la guerre.
  • Le montant de 60 milliards couvre plusieurs secteurs et ne constitue pas le budget du seul oléoduc.

Près de 60 milliards de dollars ont été posés sur la table pour résoudre une vulnérabilité que la guerre a rendue impossible à ignorer : une part décisive du pétrole mondial dépend d’un passage maritime large de quelques dizaines de kilomètres. Vendredi 17 juillet à Washington, des entreprises américaines et le gouvernement irakien ont signé une série d’accords couvrant l’énergie, les infrastructures, les télécommunications et la santé. Au milieu de cette masse, un projet concentre l’attention : ouvrir au brut irakien une route terrestre vers la Turquie et la Syrie, loin du détroit d’Ormuz.

L’annonce intervient alors que les États-Unis et l’Iran frappent désormais des infrastructures et que le trafic maritime du Golfe est fortement réduit. Avant la guerre déclenchée le 28 février, environ 23 millions de barils de pétrole passaient chaque jour par Ormuz, soit près d’un cinquième des flux mondiaux. Le West Texas Intermediate a gagné près de 5 % vendredi, à 88 dollars le baril, contre environ 67 dollars avant le conflit. L’Irak ne vend donc pas seulement un chantier : il propose une assurance géopolitique à un marché qui vient de mesurer le prix de son unique porte de sortie.

01

De Bassora à deux mers, le tracé change la carte

Le schéma annoncé part de Bassora, cœur pétrolier du sud irakien, remonte vers Haditha dans l’ouest du pays, puis se divise vers le port turc de Ceyhan et celui de Baniyas, sur la côte syrienne. Les responsables irakiens avancent une capacité d’environ deux millions de barils par jour. Chevron a signé trois accords avec Bagdad : deux doivent soutenir la production, le troisième porte sur un pipeline destiné à créer une nouvelle voie d’exportation vers les marchés mondiaux.

Le département d’État américain a parallèlement salué l’accord Irak-Syrie visant à faire de la remise en état de l’oléoduc entre les deux pays un projet prioritaire. Il soutient l’intervention d’un consortium international dirigé par des intérêts américains pour les volets techniques et financiers. Cette architecture fait de l’énergie un instrument de rapprochement : Bagdad cherche des capitaux et des débouchés, Washington une route moins exposée à la pression iranienne, tandis que Damas et Ankara récupèrent un rôle de transit stratégique.

Le projet s’inscrit dans un mouvement plus large. D’après une note de Goldman Sachs citée par l’Associated Press, sept pipelines régionaux en développement pourraient transporter environ 14 millions de barils par jour à la fin de 2028. Cela représenterait 60 % du pétrole qui empruntait Ormuz avant la guerre. Le chiffre décrit un potentiel cumulé, pas une capacité déjà disponible : aucune vanne ne sera ouverte demain matin.

Chronologie express

Avant le 28 février

Ormuz domine les exportations

Environ 23 millions de barils de pétrole traversent chaque jour le détroit avant le déclenchement de la guerre.

17 juillet

Bagdad signe à Washington

Des groupes américains et l’Irak annoncent près de 60 milliards de dollars d’accords, dont des projets de production et de transport.

D’ici fin 2028

Le test des itinéraires terrestres

Sept pipelines régionaux en développement pourraient acheminer 14 millions de barils par jour, selon une estimation de Goldman Sachs.

02

La guerre transforme une alternative en urgence

Le calendrier explique la puissance de l’annonce. Les échanges de frappes entre Washington et Téhéran ont atteint une septième nuit consécutive. Le CENTCOM dit viser notamment des sites de surveillance, des infrastructures logistiques militaires, des dépôts souterrains et des capacités maritimes iraniennes. De son côté, l’Iran a frappé des États du Golfe accueillant des forces américaines. Le Koweït a signalé des dégâts et un incendie dans une installation de production électrique et de dessalement. Le secrétaire général de l’ONU s’est dit préoccupé par les attaques contre les infrastructures civiles dans toute la région.

En mer, les versions contradictoires imposent de rester prudent. Les Gardiens de la révolution ont affirmé avoir arrêté plusieurs navires ; l’armée américaine a contesté certaines informations iraniennes sur des pétroliers. Un indicateur, lui, est tangible : les expéditions hebdomadaires par Ormuz avaient déjà chuté de près d’un quart au début de juillet selon Lloyd’s List Intelligence, avant la dernière séquence de frappes. Des armateurs coupent leurs signaux de localisation, d’autres attendent simplement que le risque diminue.

L’Irak utilise déjà une solution provisoire, plus lente et plus chère : du pétrole est transporté par camion vers la Syrie, puis chargé au port de Baniyas pour rejoindre l’Europe. Un passage frontalier du nord, fermé pendant plus de dix ans, a rouvert en avril. Ces convois prouvent que le corridor existe politiquement, mais aussi pourquoi un pipeline est recherché : le camion ne peut absorber ni les volumes ni les coûts d’un grand axe maritime.

03

Deux millions de barils, et plusieurs années d’attente

Même pleinement opérationnelle, la liaison annoncée de deux millions de barils par jour ne représenterait qu’environ 9 % des 23 millions qui passaient auparavant par Ormuz. Elle donnerait cependant à l’Irak une marge décisive : continuer à exporter une partie importante de sa production lorsque le Golfe se ferme, négocier de meilleurs contrats de transport et limiter le risque qu’une crise régionale assèche brutalement ses recettes publiques.

Le délai est le premier obstacle. Goldman Sachs estime qu’un pipeline construit à l’intérieur d’un seul pays exige au moins deux ans et demi ; ici, le tracé traverse plusieurs États. Il faut financer les travaux, remettre en état des segments anciens, sécuriser les emprises, harmoniser les règles et négocier les droits de transit. La Syrie reste marquée par quatorze années de guerre civile, et l’ouest irakien a lui aussi connu destructions et insécurité. Chaque frontière ajoute un partenaire, mais aussi un point de blocage.

Le montant global de 60 milliards de dollars doit enfin être lu correctement. Il additionne accords et partenariats dans plusieurs secteurs ; ce n’est ni le budget détaillé du seul oléoduc ni une somme immédiatement décaissée. Les documents publics devront préciser le partage entre fonds propres, dette, garanties étatiques et engagements conditionnels. Sans calendrier contractuel, les milliards signés peuvent rester une promesse diplomatique plus longtemps qu’un chantier industriel.

04

Contourner le détroit sans déplacer la dépendance

Les gagnants immédiats sont clairs. L’Irak diversifie ses recettes, les compagnies américaines prennent position sur des actifs de long terme, et la Turquie comme la Syrie peuvent percevoir des droits de transit et attirer des investissements. Pour les importateurs, chaque baril capable d’éviter Ormuz réduit la prime de risque qui se répercute sur le carburant, le transport et l’inflation.

Mais la diversification n’est pas l’indépendance. Une canalisation vers Ceyhan ou Baniyas substitue aux missiles et aux mines du détroit des risques terrestres : sabotage, tensions communautaires, désaccords tarifaires, sanctions ou revirements diplomatiques. Elle pourrait aussi enfermer la région dans de nouveaux investissements fossiles à longue durée de vie, au moment où les États promettent de réduire leurs émissions. La sécurité énergétique de court terme peut entrer en collision avec la transition de long terme.

L’annonce du 17 juillet est donc moins la naissance instantanée d’une nouvelle route que le début d’un test. Les prochains jalons devront révéler le coût propre du pipeline, son financement, son tracé sécurisé et un calendrier crédible. Si ces réponses arrivent, le monopole géographique d’Ormuz commencera réellement à s’effriter. Sinon, les 60 milliards resteront le prix affiché d’une peur mondiale, sans garantie que le pétrole trouve une nouvelle sortie.

Sources

Analyse Critique

Le corridor terrestre répond à un problème réel, mais les annonces de capacité additionnent souvent des projets qui n’ont ni le même financement ni le même calendrier. Deux millions de barils par jour changeraient la résilience de l’Irak ; ils ne remplaceraient pas les 23 millions de barils qui empruntaient Ormuz.

Opportunités

  • L’Irak peut maintenir davantage d’exportations si le détroit est bloqué.
  • La Turquie et la Syrie peuvent gagner des droits de transit et des investissements.
  • Une route supplémentaire peut réduire la prime de risque énergétique mondiale.

Risques

  • Le tracé multinational expose le projet aux sabotages et aux crises diplomatiques.
  • Les délais de construction ne répondent pas à la pénurie immédiate de capacité.
  • De nouvelles infrastructures fossiles peuvent concurrencer les investissements de transition.

Zones d’ombre

  • Le coût exact du pipeline n’est pas isolé dans l’enveloppe globale annoncée.
  • Le partage du financement et des garanties publiques n’est pas encore détaillé.
  • Le calendrier de remise en état des segments syrien et irakien reste à publier.

Le résultat se mesurera dans les contrats d’exécution, pas dans la valeur spectaculaire des signatures. À court terme, le pétrole reste prisonnier du rapport de force naval. À moyen terme, un axe vers Ceyhan et Baniyas pourrait rendre le marché moins vulnérable à une seule fermeture. Mais la question demeure : le monde construit-il une véritable diversification énergétique, ou seulement une seconde dépendance posée à terre ?

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