Dix points perdus en deux séances, puis 3,6 % repris en quelques heures : la Bourse de Séoul vient de transformer l’intelligence artificielle en test grandeur nature du danger du levier. Mardi 21 juillet, le KOSPI a clôturé à 6 747,95 points, porté par Samsung Electronics, en hausse de 6,2 %, et SK Hynix, qui a gagné 4 %. Le won a touché son meilleur niveau depuis plus de dix semaines. Vu de loin, le soulagement paraît spectaculaire.
Mais le rebond ne répare pas la fracture. L’indice reste 25 % sous son record du 22 juin et en territoire baissier, après le débouclage de paris financés par la dette. Des produits cotés permettant de doubler les variations quotidiennes d’une seule action ont accéléré la hausse, puis la chute, de deux fabricants de puces qui représentent ensemble plus de la moitié du KOSPI. Séoul tente désormais de reprendre le contrôle : nouvelles cotations suspendues, publicité interdite et dépôt minimal triplé. L’histoire dépasse la Corée du Sud, car elle révèle ce qui arrive lorsqu’un thème mondial puissant, l’IA, rencontre des portefeuilles concentrés et du crédit facile.
Un rebond de 3,6 % au milieu d’un marché baissier
La séance du 21 juillet a offert une respiration tangible. Après avoir gagné jusqu’à 4,9 % en cours de journée, le KOSPI a terminé en hausse de 3,6 %. Sur 914 valeurs échangées, 485 ont progressé et 382 reculé. Les investisseurs étrangers ont acheté pour 295 milliards de wons d’actions, soit environ 200 millions de dollars au taux cité par Reuters. Le won s’est renforcé jusqu’à 1 471,1 pour un dollar, son niveau le plus élevé depuis le 11 mai.
Ce mouvement vient pourtant après une baisse cumulée de 10,5 % sur les deux séances précédentes. Et il faut remonter une semaine pour mesurer la violence du mécanisme : le 13 juillet, le KOSPI avait perdu 8,95 % en une seule journée, déclenchant une interruption générale des échanges pendant vingt minutes. Yonhap avait alors compté 713 valeurs en baisse contre 179 en hausse ; Samsung Electronics avait chuté de 10,7 % et SK Hynix de 15,37 %.
Le rebond n’efface donc ni les pertes ni le changement de régime. Depuis son sommet du 22 juin, le KOSPI a abandonné un quart de sa valeur. Les investisseurs étrangers demeuraient vendeurs nets de plus de 100 milliards de dollars depuis le début de l’année à la clôture du 20 juillet, selon les données rapportées par Reuters. Le marché a retrouvé des acheteurs, pas encore sa stabilité.
Chronologie express
Le levier arrive
La Corée autorise les premiers produits domestiques à levier sur une action unique.
Le régulateur freine
Nouvelles cotations et publicité sont suspendues ; le dépôt minimal doit tripler.
Le marché respire
Le KOSPI reprend 3,6 %, mais demeure 25 % sous son record de juin.
Le levier a transformé deux puces en accélérateur
Le moteur de la secousse est une innovation lancée le 27 mai : les ETF et ETN à effet de levier sur une action unique. Ces produits promettent de multiplier la variation quotidienne d’un titre. Ils ne détiennent pas simplement l’action ; leur gestion impose des ajustements réguliers pour conserver l’exposition annoncée. Quand la hausse attire de nouveaux capitaux, les achats peuvent renforcer le mouvement. Quand le cours baisse, les ventes de rééquilibrage et les appels de marge peuvent agir dans le même sens.
La concentration rend cette mécanique particulièrement sensible. Samsung Electronics et SK Hynix pèsent plus de la moitié de l’indice, tandis que la demande mondiale de mémoire pour les centres de données a fait d’elles deux symboles de l’essor de l’IA. Selon Reuters, certains ETF à levier sur une seule valeur ont traité quatre fois le volume moyen de l’action sous-jacente. La Bourse coréenne, autrefois considérée comme un thermomètre des exportations mondiales, s’est ainsi retrouvée dominée par un pari sur deux fabricants et par la vitesse de produits dérivés.
Le crédit amplifie encore le risque humain. La Korea Financial Investment Association chiffrait le solde des prêts sur marge du marché domestique à 38 630 milliards de wons le 24 juin, un record. Un investisseur peut être forcé de vendre lorsque la valeur de ses titres ne couvre plus suffisamment son emprunt. Cette liquidation arrive précisément quand les cours baissent : elle protège le prêteur, mais transforme une perte latente en perte définitive et alimente potentiellement la prochaine vague de ventes.
Séoul ferme le robinet sans interdire les produits
Le 16 juillet, la Commission des services financiers sud-coréenne a suspendu immédiatement les nouvelles cotations de produits à levier sur action unique, y compris les versions inverses et à rendement plafonné. Les sociétés de courtage et de gestion ne peuvent plus promouvoir ceux déjà cotés. Le régulateur reconnaît explicitement que leur capitalisation et leur volume ont bondi et qu’ils peuvent accroître la volatilité des fabricants mondiaux de mémoires autant que les pertes des particuliers.
La barrière financière va monter rapidement. Autour du 5 août, le dépôt minimal exigé pour acheter ces instruments passera de 10 à 30 millions de wons, environ 20 300 dollars. Puis, vers le 19 août, seule la trésorerie comptera : jusqu’ici, 70 % de la valeur de certains titres et obligations pouvait contribuer au seuil. La formation obligatoire passera de deux à trois heures, avec un score minimal de 60 % aux questionnaires. À partir de novembre, un ordre domestique devra porter sur au moins vingt parts, contre une seule aujourd’hui.
Ces mesures ralentissent l’entrée de nouveaux joueurs et améliorent l’information, mais elles ne retirent pas les positions déjà accumulées. Le président Lee Jae Myung a demandé le 21 juillet des mesures complémentaires rapides. Le défi consiste à refroidir la spéculation sans casser un marché que le gouvernement souhaite rendre plus attractif et sans étouffer le financement d’entreprises stratégiques.
La demande d’IA reste forte, le prix du risque a changé
Le paradoxe est que les fondamentaux des fabricants de mémoire ne se sont pas nécessairement effondrés avec leurs cours. JPMorgan, cité par Reuters, maintient une recommandation de surpondération sur la Corée du Sud et estime que la solidité du marché peut durer plusieurs années. La pénurie de certaines mémoires avancées et les dépenses des centres de données soutiennent encore les perspectives de bénéfices. Des fonds étrangers ont d’ailleurs accru le nombre de parts en circulation de leurs ETF coréens pendant la correction.
Cela ne valide pas tous les prix ni tous les montages. Un ETF multipliant une performance quotidienne n’est pas conçu pour reproduire exactement deux fois la performance d’une action sur plusieurs semaines : l’enchaînement des hausses et des baisses érode ou déforme le résultat. Ajoutez un emprunt sur marge, et un investisseur peut subir simultanément la baisse du titre, l’effet du rééquilibrage et une vente forcée. La qualité d’une entreprise ne protège pas contre une structure de portefeuille fragile.
Les prochaines publications de résultats des grands groupes technologiques diront si la demande d’IA justifie encore les anticipations placées dans la mémoire. Mais le signal envoyé par Séoul est déjà clair : quand les flux à effet de levier deviennent assez gros pour rivaliser avec ceux de l’action elle-même, la volatilité n’est plus un bruit autour du prix. Elle devient une composante du marché. Pour les investisseurs internationaux, la Corée reste un accès majeur à la chaîne de valeur de l’IA ; elle est aussi devenue son laboratoire de risque le plus visible.





