Trente ans de coopération nucléaire ont été signés en une journée, puis placés sous condition diplomatique dès le lendemain. Le 22 juillet 2026, le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright et son homologue saoudien, le prince Abdulaziz ben Salmane, ont conclu à Washington un accord dit « 123 ». Ce cadre juridique doit permettre le transfert de technologies, de composants et de savoir-faire américains vers le futur programme nucléaire civil du royaume. Le 23 juillet, Donald Trump a pourtant ajouté deux lignes rouges publiques : aucune activité d’enrichissement et aucune approbation sans normalisation des relations entre Riyad et Israël.
Ce brusque resserrement change la lecture du pacte. L’enjeu n’est plus seulement de construire des réacteurs dans un pays qui tire encore la quasi-totalité de son électricité du pétrole et du gaz. Il s’agit de savoir qui contrôlera la technologie nucléaire au Moyen-Orient, quelles inspections seront possibles et jusqu’où Washington peut utiliser l’atome comme levier pour élargir les accords d’Abraham. Le texte intégral n’étant pas public, les déclarations officielles, les informations obtenues par les médias et le calendrier du Congrès ne s’emboîtent pas encore parfaitement. C’est précisément cette contradiction qui rend l’accord décisif.
Un accord énergétique devient un marché à trois
Le communiqué du département américain de l’Énergie présente une coopération « pacifique », appelée à durer plusieurs décennies et à représenter plusieurs milliards de dollars. L’accord 123, nommé d’après la section 123 de l’Atomic Energy Act de 1954, constitue la porte légale nécessaire aux exportations américaines les plus sensibles : combustible, matières nucléaires, réacteurs et composants critiques. Il ne commande pas encore une centrale, mais rend ces contrats possibles. Pour les groupes américains, c’est l’accès à un marché convoité par des concurrents sud-coréens, français, chinois et russes.
Le lendemain de la signature, Donald Trump a déplacé le centre de gravité. Il a affirmé que l’accord ne permettrait aucun enrichissement de matière et qu’il serait « totalement soumis » à l’adhésion saoudienne aux accords d’Abraham, qui ont normalisé les relations entre Israël et plusieurs États arabes. La porte-parole de la Maison-Blanche Karoline Leavitt a formulé la conséquence sans ambiguïté : sans adhésion, l’accord serait abandonné. Or le communiqué signé la veille ne mentionnait publiquement ni cette condition israélienne ni une renonciation détaillée à l’enrichissement.
Riyad maintient depuis longtemps une autre condition : pas de normalisation sans chemin irréversible et assorti d’un calendrier vers un État palestinien. L’équation comporte donc trois consentements qui ne sont pas acquis. Washington veut un partenaire nucléaire et un succès diplomatique ; l’Arabie saoudite veut diversifier son électricité sans renoncer facilement à ses ambitions industrielles ; Israël veut éviter qu’un voisin obtienne une capacité pouvant raccourcir, à terme, la distance technique vers une option militaire.
Chronologie express
L’accord est signé
Les ministres américain et saoudien de l’Énergie signent à Washington un accord 123 et un dispositif bilatéral de garanties.
Trump ajoute deux lignes rouges
Le président affirme qu’il n’y aura pas d’enrichissement et conditionne l’approbation à l’entrée de Riyad dans les accords d’Abraham.
Le Congrès prend la main
Le texte doit être transmis aux élus pour une procédure d’examen totalisant 90 jours de session continue.
L’enrichissement concentre toutes les contradictions
L’enrichissement augmente la proportion d’uranium 235 afin de fabriquer du combustible. À faible niveau, il alimente un réacteur civil ; à des niveaux très élevés, il peut contribuer à une arme, même si la fabrication d’une ogive exige d’autres compétences complexes. Cette technologie est donc civile par sa fonction possible et stratégique par le savoir-faire qu’elle installe. Le royaume a publiquement exprimé par le passé sa volonté d’exploiter ses ressources nationales et de maîtriser le cycle du combustible.
Selon Associated Press, l’accord attendu pour trente ans pourrait ouvrir la voie à une installation d’enrichissement après une étude conjointe américano-saoudienne. Reuters rapporte une étude de faisabilité de deux ans. Ces éléments se heurtent à l’affirmation présidentielle du 23 juillet selon laquelle il n’y aura pas d’enrichissement. Sans publication du texte, il est impossible de dire si l’étude survit, si elle est juridiquement exclue, ou si la déclaration de Trump annonce une modification avant l’envoi au Congrès.
La comparaison avec les Émirats arabes unis est centrale. Leur accord avec Washington exclut l’enrichissement et le retraitement sur leur territoire, un engagement souvent qualifié de « gold standard » de la non-prolifération. Un régime plus souple accordé à Riyad pourrait pousser Abou Dhabi à demander un traitement équivalent. À l’inverse, un refus américain absolu peut conduire le royaume à choisir un fournisseur moins exigeant. Marco Rubio résume l’argument commercial de l’administration : les États-Unis ne sont pas seuls sur le marché, mais veulent que leurs entreprises soient retenues.
Les inspections manquantes réveillent le Congrès
La seconde tension concerne la vérification. L’Arabie saoudite est partie au traité de non-prolifération et doit soumettre ses matières nucléaires aux garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Mais elle n’a pas conclu de protocole additionnel, instrument qui donne à l’AIEA des moyens plus étendus pour vérifier l’absence d’activités et de sites non déclarés. Associated Press et Axios indiquent que le nouvel accord n’impose pas ce protocole. Le dispositif bilatéral annoncé par Washington est présenté comme une garantie de l’usage pacifique, sans que ses modalités aient été rendues publiques.
L’AIEA a déclaré avoir été informée d’un projet lui confiant des mesures de vérification liées au mécanisme bilatéral, tout en appelant le royaume à conclure un accord de garanties adapté avec l’agence. Cette nuance compte : une mission demandée pour un dispositif précis n’équivaut pas nécessairement aux pouvoirs durables et étendus d’un protocole additionnel. Tant que les documents ne sont pas publiés, parler des « plus hauts standards » relève donc d’une promesse officielle, pas encore d’une démonstration vérifiable.
Le Congrès dispose d’un levier. Le département de l’Énergie confirme que l’accord lui sera transmis. La loi prévoit deux périodes d’examen totalisant 90 jours de session continue. Des élus ont déjà demandé un contrôle plus strict, notamment parce que le cadre ordinaire peut entrer en vigueur sans vote d’approbation explicite si le Congrès ne bloque pas le texte selon la procédure requise. Les débats porteront sur l’enrichissement, les inspections, la condition israélienne et la capacité réelle de Washington à suspendre la coopération en cas de rupture.
Le pacte peut stabiliser la région ou lancer une course
Pour Riyad, le calcul énergétique est réel. Un rapport du Congressional Research Service rappelle qu’environ 39 % de l’électricité saoudienne provenait du pétrole et 60 % du gaz, tandis que le pays consomme énormément d’énergie pour la climatisation et le dessalement. Dès 2022, il avait sollicité des offres techniques pour deux réacteurs de 1,4 gigawatt chacun. Le nucléaire permettrait de réserver davantage d’hydrocarbures à l’exportation et de compléter les investissements dans le solaire, à condition que les coûts, l’eau de refroidissement et les délais soient maîtrisés.
Pour Washington, rester dans le projet offre une influence sur la sûreté, la formation, les composants et le combustible. Un partenariat américain assorti d’inspections robustes peut être plus transparent qu’un basculement vers Pékin ou Moscou. Il peut aussi soutenir des emplois industriels aux États-Unis. Mais cet argument devient fragile si la concurrence conduit à accepter des garanties plus faibles que celles demandées ailleurs. La non-prolifération perdrait alors son rôle de règle commune pour devenir une variable commerciale.
Le risque régional ne se limite pas à une bombe hypothétique. Une capacité d’enrichissement, même civile, peut modifier les calculs de sécurité des voisins et encourager d’autres États à réclamer le même droit. La déclaration passée du prince héritier Mohammed ben Salmane — selon laquelle le royaume devrait suivre si l’Iran obtenait l’arme nucléaire — alimente ces inquiétudes. Dans un Moyen-Orient déjà marqué par la guerre avec l’Iran, chaque ambiguïté technique prend une portée militaire.
La signature n’est que le début du bras de fer
L’accord du 22 juillet est important parce qu’il ouvre une porte longtemps restée fermée ; la déclaration du 23 montre qu’aucun acteur ne sait encore exactement à quelles conditions elle pourra être franchie. Les entreprises américaines voient un marché de plusieurs milliards, Riyad une étape de sa diversification, et Donald Trump un moyen de forcer une percée diplomatique avec Israël. Les experts de la non-prolifération et des élus voient surtout trois tests : renoncement vérifiable à l’enrichissement, inspections internationales renforcées et contrôle parlementaire effectif.
À court terme, le document transmis au Congrès devra résoudre les contradictions entre la signature, l’étude évoquée sur l’enrichissement et les lignes rouges présidentielles. À moyen terme, la réponse saoudienne sur Israël décidera si le pacte devient une architecture régionale ou un contrat suspendu. Une coopération civile peut réduire les émissions de l’électricité saoudienne et maintenir un contrôle américain sur les technologies sensibles. Sans transparence suffisante, elle peut aussi créer un précédent que chaque puissance de la région utilisera pour négocier davantage. La question n’est donc pas seulement de savoir qui construira les réacteurs : qui pourra vérifier, pendant trente ans, ce qui se passe autour d’eux ?
Sources
- Département américain de l’Énergie — annonce officielle de l’accord du 22 juillet 2026
- Associated Press — durée, enrichissement, inspections et réactions au pacte
- Reuters — condition israélienne, examen de 90 jours et étude de faisabilité
- Axios — garanties bilatérales, position de l’AIEA et concurrence internationale
- Congressional Research Service — règles des accords 123 et projet nucléaire saoudien





