Trente-cinq minutes et vingt-six secondes : Tadej Pogačar a effacé vendredi 24 juillet 2026 l’un des chronos les plus mythiques du cyclisme. Sur les vingt et un lacets de l’Alpe d’Huez, le Slovène a repris près de quatre minutes à l’échappée, dépassé ses derniers adversaires puis gagné seul la dix-neuvième étape du Tour de France. L’organisateur lui attribue officiellement 3 h 17 min 57 s sur les 127,9 kilomètres partis de Gap. L’ascension record, elle, provient des données Velon citées par Cyclingnews et demeure une estimation, pas un temps intermédiaire homologué par l’ASO.
La distinction n’enlève presque rien à la portée de la performance. Le précédent repère largement reconnu, 36 min 40 s pour Marco Pantani en 1995, est battu de 1 min 14 s. Pogačar décroche sa cinquième étape de cette édition, sa vingt-sixième sur le Tour et sa première victoire au sommet de l’Alpe d’Huez. Surtout, il repousse Remco Evenepoel à 7 min 11 s au classement général. À deux jours de Paris, le suspense pour le maillot jaune s’est réduit à une question simple : qui peut encore provoquer un effondrement que les chiffres ne laissent plus prévoir ?
Quatre minutes d’avance avalées dans les lacets
L’histoire de l’étape commence loin du duel attendu entre favoris. Une quarantaine de coureurs s’échappent et la bataille du maillot à pois anime les premiers cols. Valentin Paret-Peintre passe en tête au col Bayard puis au col du Noyer, avant de céder à l’approche du col d’Ornon. Au pied de l’ascension finale, Richard Carapaz, Sepp Kuss et Lenny Martinez disposent encore d’environ quatre minutes sur le groupe du maillot jaune. Sur une montée de 13,8 kilomètres à 8,1 % selon le roadbook du Tour, cette marge ressemble à un billet pour la victoire.
Pogačar transforme pourtant le calcul. Il accélère dès les premières pentes, traverse une foule compacte et reprend un à un les survivants de l’échappée. À 2,5 kilomètres du sommet, Cyclingnews le voit fondre sur Carapaz ; à 1,7 kilomètre, Martinez et l’Équatorien parviennent encore à rester dans sa roue. Le Slovène attaque une dernière fois dans le dernier kilomètre. Martinez termine à six secondes, Carapaz à neuf, Kuss à 1 min 14 s. Le vainqueur couvre toute l’étape à 38,77 km/h de moyenne, calculée à partir de la distance et du temps officiels.
Derrière, Evenepoel limite les dégâts mais arrive à 2 min 29 s. Isaac Del Toro suit à 2 min 41 s, tandis que Paul Seixas ne lui concède que quatre secondes dans leur duel pour le podium et le maillot blanc. La domination du vainqueur n’efface donc pas tous les enjeux : vingt-quatre secondes seulement séparent Del Toro, troisième du général, de Seixas, quatrième. Carapaz prend parallèlement le maillot à pois pour un point devant Pogačar.
Chronologie express
Quatre minutes à reprendre
Carapaz, Kuss et Martinez abordent la montée avec une avance qui semble protéger l’échappée.
La jonction devient inévitable
Pogačar dépasse Kuss puis Martinez et revient sur Carapaz après une remontée solitaire.
Victoire et record
Le maillot jaune se détache, gagne l’étape et porte son avance générale à 7 min 11 s.
Un vieux monument tombe, avec une précaution
Le chiffre de 35 min 26 s frappe parce que l’Alpe d’Huez sert depuis des décennies d’étalon aux grimpeurs. Velon mesure ici une montée d’environ 12 kilomètres et 1 047 mètres de dénivelé, à 8,8 % de pente moyenne. Le roadbook officiel affiche 13,8 kilomètres à 8,1 %, car sa ligne de référence et l’arrivée sont différentes. Comparer deux performances suppose donc de conserver les mêmes points de chronométrage. Les archives anciennes ne les fixent pas toujours avec la précision des capteurs modernes.
Cyclingnews souligne toutefois que l’écart de 1 min 14 s sur le repère de Pantani est assez large pour dépasser ces incertitudes de quelques secondes. Il serait en revanche trompeur de présenter 35 min 26 s comme un record ASO homologué : le classement officiel publie le temps total de l’étape, les écarts et les bonifications, pas ce segment. L’exploit sportif est certain ; la formulation doit respecter la nature de la donnée.
Pogačar lui-même a expliqué en conférence de presse qu’il ne connaissait pas le chrono de Pantani et qu’il avait appris après l’arrivée avoir battu le record. Son objectif déclaré était de gagner pour son équipe. Cette réaction raconte aussi l’évolution du cyclisme : les coureurs pilotent leur effort avec puissance, nutrition et communication radio, tandis que le public compare instantanément chaque ascension grâce aux capteurs. Le record appartient autant à une course tactique qu’à une nouvelle capacité de mesure.
La performance parfaite relance les questions
Les gagnants immédiats sont évidents. Pogačar ajoute une victoire de prestige à son palmarès, UAE Team Emirates-XRG verrouille le classement général et Lenny Martinez remonte à la cinquième place. Les organisateurs obtiennent une scène spectaculaire sur une ascension mondialement identifiable. Même Carapaz, repris si près du but, ressort avec le maillot à pois. Le public gagne enfin un repère générationnel : une frontière vieille de trente et un ans vient de céder.
Mais une domination aussi forte appelle une lecture prudente. Elle ne constitue pas en elle-même une preuve d’irrégularité, et aucune accusation ne peut être déduite d’un chrono. Elle nourrit légitimement des demandes de transparence sur les données de puissance, les protocoles antidopage et la comparabilité historique. Quelques jours plus tôt, les contrôles nocturnes imposés aux leaders avaient déjà ouvert un débat entre efficacité de la surveillance et protection de la récupération. La crédibilité du spectacle dépend d’un contrôle indépendant, cohérent et respectueux des règles.
La sécurité constitue l’autre zone sensible. Cyclingnews rapporte une foule dense et des motos gênant par moments la progression, tandis qu’un incident distinct a entraîné l’abandon d’Einer Rubio après une collision avec une voiture d’équipe arrêtée. Ces faits ne changent pas le classement de Pogačar, mais ils rappellent que la montagne la plus célèbre du Tour est aussi un espace difficile à contenir. Le succès sportif ne doit pas masquer le besoin de couloirs praticables et de véhicules mieux régulés.
Une dernière montagne avant le verdict de Paris
Le samedi 25 juillet, le Tour retourne à l’Alpe d’Huez par un autre versant, après le Galibier et la Croix-de-Fer. Cette vingtième étape est la dernière grande occasion de modifier le classement avant l’arrivée parisienne du 26 juillet. Avec 7 min 11 s sur Evenepoel, Pogačar possède une marge immense, mais le cyclisme reste exposé aux chutes, aux défaillances et aux incidents mécaniques. Son équipe devra donc contrôler sans transformer la journée en simple parade.
Les batailles secondaires promettent davantage d’incertitude. Del Toro ne possède que vingt-quatre secondes sur Seixas ; Carapaz ne mène le classement de la montagne que d’un point ; Martinez peut encore défendre sa cinquième place. Le record du 24 juillet ne ferme ainsi pas tout le Tour. Il déplace son centre de gravité : le jaune paraît verrouillé, le podium, le blanc et les pois restent disputés.
Cette ascension restera comme le moment où une référence des années 1990 a cessé d’être intouchable. Pour le lecteur, la bonne conclusion n’est ni l’adoration aveugle ni le soupçon automatique. C’est une exigence double : célébrer une performance documentée et nommer clairement les limites de sa mesure. Si Pogačar confirme sans incident lors de l’ultime étape alpine, Paris couronnera un vainqueur dominant. Mais l’héritage du 35 min 26 s dépendra aussi de la qualité des données qui permettront, demain, de le comparer.





