550 millions d’euros : jamais l’Union européenne n’avait frappé aussi fort sous le règlement sur les services numériques. Ce lundi 20 juillet, la Commission européenne a sanctionné AliExpress pour avoir insuffisamment évalué et réduit les risques liés aux produits illégaux, dangereux ou contrefaits vendus sur sa place de marché. Derrière le montant record se trouve une réalité très concrète : jouets peu sûrs, cosmétiques dangereux, vêtements contrefaits et autres articles signalés pouvaient rester accessibles pendant des semaines.
La décision dépasse largement un duel administratif entre Bruxelles et une filiale d’Alibaba. AliExpress revendique 193 millions d’utilisateurs dans l’Union, ce qui en fait, selon le Guardian, le premier opérateur chinois de commerce en ligne sur ce marché devant Shein et Temu. La Commission ne reproche pas seulement à la plateforme la présence ponctuelle d’un mauvais produit : elle juge que son système de contrôle, ses effectifs, ses recommandations et ses sanctions contre les vendeurs n’étaient pas à la hauteur de cette échelle. AliExpress conteste une amende qu’elle qualifie de disproportionnée et envisage un recours. Le bras de fer commence donc au moment même où tombe le record.
Une sanction record découpée en deux fautes
L’amende se compose de deux blocs, selon El País : 110 millions d’euros pour une évaluation défaillante des risques et 440 millions pour l’insuffisance des mesures destinées à les réduire. Cette distinction est essentielle. Le Digital Services Act, ou DSA, ne demande pas seulement aux très grandes plateformes de supprimer une annonce après un signalement. Il leur impose d’identifier les risques systémiques créés par leur modèle, d’en mesurer l’ampleur et de démontrer que leurs procédures les atténuent réellement.
Bruxelles affirme qu’AliExpress n’a pas évalué de manière réaliste le décalage entre le nombre de contrôleurs humains et la charge de travail. Certaines vérifications auraient dû être réalisées en dix à vingt secondes. Les systèmes de publicité et de recommandation auraient en outre amplifié la diffusion d’articles illégaux, tandis que la politique de sanctions contre les vendeurs récidivistes n’aurait pas été correctement appliquée. La Commission dit avoir retrouvé des millions d’annonces réapparues après signalement, parfois encore visibles plus d’un mois.
La sanction concerne le comportement constaté jusqu’en juin 2025, date des conclusions préliminaires. Elle arrive au terme d’une procédure ouverte en mars 2024 et de plus de deux ans d’échanges. AliExpress avait déjà pris des engagements sur plusieurs volets de conformité, mais Bruxelles considère que le cœur du risque lié aux marchandises illicites restait insuffisamment traité.
Chronologie express
L’enquête formelle s’ouvre
La Commission examine la gestion des risques et des produits illégaux sur AliExpress.
Le record tombe
Bruxelles impose 550 M€ et ordonne à la plateforme de corriger ses manquements.
Le plan est exigé
AliExpress doit détailler ses mesures, sous peine de nouvelles pénalités.
193 millions de clients face à une modération minute
Le chiffre de 193 millions d’utilisateurs européens transforme ce dossier en enjeu de consommation de masse. À cette échelle, une faiblesse statistique minime peut exposer un grand nombre d’acheteurs. Le problème n’est pas uniquement la contrefaçon de luxe, souvent perçue comme le visage le plus visible du phénomène. Il inclut des produits dont la non-conformité peut causer un dommage direct : jouets présentant un risque pour les enfants, cosmétiques contenant des substances interdites, chargeurs susceptibles de surchauffer ou équipements de protection ne remplissant pas leur fonction.
La Commission a insisté sur le fait que la taille ne pouvait servir d’excuse. Son raisonnement renverse la logique habituelle des places de marché : plus une plateforme met en relation de vendeurs et de clients, plus elle doit investir dans la prévention. Des conditions générales interdisant les produits illégaux ne suffisent pas si un vendeur peut contourner les filtres en classant mal un article ou si une annonce retirée réapparaît presque à l’identique.
Cette approche touche directement l’économie du commerce à bas prix. La rapidité de mise en ligne, l’abondance des références et la recommandation automatisée sont au centre de l’attractivité de ces plateformes. Mais elles deviennent aussi des multiplicateurs de risque lorsque les contrôles humains sont trop rapides ou les outils automatiques trop permissifs. La décision européenne demande, en pratique, que la sécurité progresse au même rythme que le catalogue.
AliExpress prépare la bataille juridique
AliExpress rejette le diagnostic et le montant. Dans sa réponse relayée par Associated Press et le Guardian, l’entreprise affirme avoir consacré des ressources importantes à l’évaluation des risques, à la sécurité des produits et à la protection des consommateurs. Elle soutient que la décision ne tient pas suffisamment compte de son cadre existant ni des améliorations engagées. La plateforme dit examiner toutes les options, y compris un appel.
Le record est spectaculaire, mais il reste inférieur à 1 % des quelque 122 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel du groupe Alibaba cités par le Guardian. Le DSA permet théoriquement une sanction allant jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial. Ce rapport nourrit deux lectures opposées : pour Bruxelles, 550 millions matérialisent la gravité et la durée des manquements ; pour les sceptiques, une somme inférieure à 1 % peut encore être absorbée comme un coût réglementaire par un groupe mondial.
AliExpress doit surtout remettre avant le 20 octobre un plan d’action expliquant comment elle corrigera ses évaluations et ses mesures de réduction des risques. Si elle ne respecte pas la décision, des astreintes périodiques peuvent s’ajouter. Le prochain test ne sera donc pas seulement judiciaire. Il portera sur les effectifs de contrôle, la vitesse de retrait, la capacité à empêcher le retour des annonces et les effets des algorithmes de recommandation.
Le DSA passe du symbole à l’épreuve industrielle
Cette troisième grande sanction sous le DSA dessine une montée en puissance. X avait reçu une amende de 120 millions d’euros, puis Temu 200 millions en mai 2026 pour des manquements comparables sur des biens illégaux et dangereux. Avec 550 millions pour AliExpress, Bruxelles affirme que la régulation ne vise pas seulement les contenus politiques ou les réseaux sociaux : elle s’applique aussi aux objets qui arrivent dans les foyers européens.
Les gagnants potentiels sont les consommateurs, les fabricants respectant les normes et les commerçants européens qui dénoncent depuis longtemps une concurrence asymétrique. Une meilleure traçabilité peut réduire les risques et empêcher que le prix le plus bas soit obtenu en contournant les règles. Les vendeurs honnêtes présents sur AliExpress pourraient également bénéficier d’une confiance renforcée si les annonces frauduleuses reculent.
Le revers possible est une modération brutale, coûteuse et parfois erronée : davantage de contrôles peut ralentir la mise en ligne, exclure de petits vendeurs ou augmenter les prix. Tout dépendra donc de l’exécution. Bruxelles a posé un chiffre record et un délai de trois mois ; AliExpress doit maintenant montrer qu’une place de marché de 193 millions d’utilisateurs peut contrôler sa croissance sans transformer chaque colis bon marché en pari sur la sécurité. La vraie question est désormais mesurable : combien de produits retirés cesseront réellement de revenir ?





