18,6 milliards de dollars : c’est le montant de hausses de revenus que les compagnies américaines d’électricité et de gaz ont demandé en seulement six mois. L’analyse publiée en juillet par l’organisation PowerLines additionne les dossiers déposés devant les régulateurs des États. Elle couvre plus de 56 millions de comptes de clients. Pour les ménages, la bataille ne se joue donc pas dans une salle des marchés, mais dans des audiences administratives capables d’ajouter durablement des dizaines de dollars à une facture mensuelle.
Le mot essentiel est « demandé ». Ces 18,6 milliards ne sont ni une dépense déjà prélevée ni une hausse uniforme décidée à Washington. Chaque commission examine les coûts avancés par l’opérateur, son rendement autorisé et la répartition entre particuliers, commerces et industriels. Les demandes du seul deuxième trimestre atteignent pourtant 9,2 milliards de dollars, un record selon PowerLines. Derrière cette poussée se rencontrent des réalités difficiles à séparer : réseaux vieillissants, météo extrême, nouvelles centrales, prix de gros, investissements de fiabilité et explosion locale de la demande liée aux centres de données.
Un compteur national qui s’emballe en six mois
Le premier trimestre avait déjà apporté environ 9,4 milliards de dollars de demandes. Les 9,2 milliards du printemps portent le cumul semestriel à 18,6 milliards. Les États du Sud concentrent la plus grosse part régionale du deuxième trimestre : 4,5 milliards de dollars de hausses sollicitées pour plus de 26 millions de comptes. Le Midwest suit avec 2,7 milliards pour environ 14 millions de comptes, tandis que l’Ouest approche 1,5 milliard pour un nombre de comptes comparable.
Cette carte n’annonce pas automatiquement la facture finale. Les commissions peuvent retrancher des dépenses, étaler un investissement ou modifier la répartition entre catégories de clients. L’historique montre néanmoins qu’une fraction importante passe la barrière : PowerLines estime que les régulateurs ont approuvé 58 % des montants examinés en 2023 et 2024. Une autre analyse du Lawrence Berkeley National Laboratory évalue à 64 % la part approuvée pour les demandes de revenus électriques entre 2021 et 2025. Les périmètres diffèrent, mais le message converge : « demandé » ne signifie pas « acquis », sans signifier pour autant « théorique ».
Chronologie express
Un précédent à 31 milliards
Les demandes annuelles de hausses avaient déjà plus que doublé par rapport à 2024.
Un trimestre record
Les opérateurs déposent 9,2 milliards de dollars de demandes devant les commissions des États.
Les régulateurs tranchent
Audiences, négociations et décisions fixeront la part réellement répercutée sur les factures.
Le réseau réclame des milliards, les ménages manquent d’air
Les opérateurs défendent leurs dossiers par une équation industrielle. Remplacer des poteaux, durcir les lignes contre les incendies et les tempêtes, construire de la production et raccorder de nouveaux clients exige du capital longtemps avant de générer des revenus. Sans investissements, préviennent-ils, les pannes et les goulets d’étranglement coûtent aussi cher aux usagers. Le rapport 2026 du laboratoire de Berkeley constate d’ailleurs que les demandes des compagnies détenues par des investisseurs ont atteint des niveaux inédits depuis des décennies.
Mais l’équation domestique se dégrade déjà. Selon la National Energy Assistance Directors Association, environ un foyer américain sur six accuse un retard sur ses factures d’énergie. PowerLines indique par ailleurs que le prix résidentiel de l’électricité a augmenté de près de 40 % depuis 2021 et celui du gaz résidentiel de 40 % depuis 2019. Ces comparaisons ne prouvent pas que chaque dossier tarifaire est injustifié ; elles montrent que la marge d’absorption des clients est faible au moment précis où les opérateurs sollicitent de nouveaux revenus.
La pression n’est pas égale partout. Climat, combustible, état du réseau, fiscalité et modèle de régulation varient d’un État à l’autre. Une hausse de revenus autorisée ne se transforme pas non plus mécaniquement en même pourcentage sur chaque facture : le nombre de clients, leur consommation et la structure tarifaire comptent. C’est pourquoi une moyenne nationale éclaire l’ampleur du phénomène, mais ne remplace jamais la lecture du dossier local.
Les centres de données déplacent la ligne de partage
L’essor de l’intelligence artificielle ajoute une question explosive : les infrastructures construites pour alimenter un très grand consommateur doivent-elles entrer dans la base tarifaire commune ? Des gouverneurs, procureurs généraux et associations de clients demandent que les centres de données supportent davantage les centrales, postes et lignes rendus nécessaires par leur arrivée. Les industriels répondent qu’une demande accrue peut, si elle est durable et bien tarifée, répartir les coûts fixes sur davantage de kilowattheures et soutenir la modernisation du réseau.
La littérature récente invite à éviter les verdicts automatiques. Une étude universitaire de 2026 conclut même qu’entre 2015 et 2024, l’arrivée de centres de données a en moyenne légèrement réduit les tarifs de détail, sous certaines hypothèses économétriques. Ce résultat historique ne garantit pas que les gigantesques projets actuels produiront le même effet. Tout dépend des contrats, du risque qu’un site ferme avant amortissement et des règles empêchant de transférer aux ménages des équipements construits pour un client particulier.
La décision finale se prendra État par État
Les prochains mois seront ceux des preuves. Les commissions examineront prévisions de consommation, appels d’offres, coûts du capital, rémunération des actionnaires et programmes d’aide. Elles pourront imposer des tarifs spécifiques aux très grands consommateurs, refuser certaines dépenses ou protéger temporairement les clients vulnérables. Une hausse autorisée peut aussi être accompagnée d’exigences de performance : délais de raccordement, réduction des pannes ou économies vérifiables.
Le chiffre de 18,6 milliards agit donc comme un signal d’alarme, pas comme une facture nationale déjà imprimée. Le test sera double : financer assez vite un système électrique sollicité par l’électrification, le climat et le numérique, tout en empêchant que la transition se transforme en impayés massifs. Si les audiences restent techniques mais leurs conséquences très concrètes, la question politique est limpide : quels investissements sont indispensables, et qui bénéficie suffisamment de chacun d’eux pour devoir les payer ?
Sources
- PowerLines — analyse des demandes tarifaires du premier semestre 2026
- Stateline — 56 millions de comptes et ventilation régionale
- WRAL — record trimestriel et exemple du dossier Duke Energy
- Lawrence Berkeley National Laboratory — tendances des prix de détail 2026
- NEADA — état des impayés et coûts de climatisation en 2026





