95 dollars le baril : le seuil a été brièvement franchi par le Brent mercredi 22 juillet, au plus haut depuis près de six semaines. Ce nombre ne reste pas longtemps sur les écrans des traders. Il remonte la chaîne jusqu’aux raffineries, aux transporteurs et aux stations-service, alors que l’essence ordinaire américaine affichait déjà 4,003 dollars le gallon le 20 juillet selon AAA. En deux semaines, le pétrole de référence européen est ainsi passé d’environ 68 dollars début juillet à plus de 95 dollars en séance.
L’accélération vient d’un risque redevenu concret : les combats entre les États-Unis et l’Iran se poursuivent, le cessez-le-feu a échoué et la circulation autour du détroit d’Ormuz reste vulnérable. Le marché ne paie donc pas seulement les barils effectivement absents ; il paie aussi l’assurance, les détours et la probabilité d’une nouvelle interruption. Pour les ménages, la question décisive n’est pas de savoir si le Brent conservera exactement ce niveau ce soir, mais combien de temps cette prime de risque restera intégrée aux carburants et aux coûts de transport.
En quatorze jours, le calme pétrolier s’évapore
Le retournement est brutal. Dans son rapport de juillet, l’Agence internationale de l’énergie indiquait que le brut de mer du Nord avait chuté jusqu’à environ 68 dollars début juillet. Le rétablissement partiel des exportations du Golfe en juin avait détendu le marché : elles avaient rebondi de 6,5 millions de barils par jour pour atteindre 16,1 millions. Mais ce volume restait très inférieur aux 24 millions de barils quotidiens d’avant-guerre, laissant peu de marge si les attaques reprenaient.
Elles ont repris. Mardi, le Brent a clôturé à 91,01 dollars, en hausse de 2 %, selon Reuters. Mercredi matin, il a brièvement dépassé 95 dollars avant de refluer, rapporte Associated Press. Ce mouvement intrajournalier importe : il montre un marché capable d’ajouter plusieurs dollars sur une information diplomatique ou militaire, sans qu’une baisse physique équivalente de l’offre soit encore mesurée en temps réel.
La hausse ne doit donc pas être présentée comme une pénurie certaine. Elle combine des flux encore diminués, une capacité de contournement limitée et une prime de peur. Si les navires reprennent durablement leurs passages, cette prime peut disparaître vite, comme en juin. Si les attaques se multiplient ou si les assureurs se retirent, elle peut au contraire s’installer avant même que les stocks visibles ne chutent fortement.
Chronologie express
Le Brent retombe vers 68 dollars
Le retour partiel des exportations du Golfe détend temporairement le marché.
L’essence atteint 4 dollars
AAA mesure une moyenne nationale de 4,003 dollars le gallon aux États-Unis.
Le Brent franchit 95 dollars
La reprise des combats réinstalle une forte prime de risque en séance.
Ormuz transforme un incident en facture mondiale
Le détroit d’Ormuz concentre la fragilité. L’Energy Information Administration américaine estime que 20,9 millions de barils par jour y transitaient au premier semestre 2025, soit environ 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers. Les oléoducs saoudien et émirati capables de contourner le passage n’offrent ensemble qu’environ 4,7 millions de barils par jour de capacité. Autrement dit, les routes de secours ne peuvent pas remplacer tout le trafic exposé.
Cette arithmétique explique pourquoi un tanker attaqué ou dérouté pèse au-delà de sa cargaison. Les armateurs demandent une rémunération supérieure, les délais s’allongent et les raffineurs sécurisent leurs approvisionnements. Le prix du brut n’est ensuite qu’un étage de la facture : le raffinage, le transport, la fiscalité et la marge de distribution déterminent le prix final. La transmission varie donc selon les pays et n’est ni instantanée ni identique.
Aux États-Unis, elle est déjà visible. AAA mesurait 4,003 dollars le gallon d’essence ordinaire le 20 juillet, contre 3,872 dollars une semaine plus tôt et 3,141 dollars un an auparavant. Le passage de 4 dollars est politiquement sensible avant les élections de mi-mandat, mais il ne prouve pas que chaque centime vient du mouvement du 22 juillet. Les stocks, la demande estivale et les contraintes des raffineries jouent aussi leur rôle.
L’inflation retrouve son canal le plus rapide
Un pétrole cher agit comme une taxe diffuse. Les automobilistes la voient à la pompe ; les entreprises la retrouvent dans le diesel, le kérosène, la pétrochimie et le fret. Les secteurs à faibles marges peuvent absorber une partie du choc, réduire leur activité ou répercuter leurs coûts. L’alimentation est également exposée par le transport et certains intrants agricoles, même si le lien n’est jamais mécanique sur quelques jours.
Pour les banques centrales, le dilemme est inconfortable. Une hausse énergétique peut relever l’inflation globale tout en freinant la consommation. Réagir trop fortement risque d’affaiblir davantage l’économie ; ignorer un choc durable peut désancrer les anticipations de prix. L’AIE prévoit toutefois une demande mondiale de pétrole en baisse d’environ un million de barils par jour en 2026, ce qui peut limiter la flambée si l’offre ne se détériore pas davantage.
Les gagnants potentiels sont les producteurs capables d’exporter et les groupes énergétiques bénéficiant de prix plus élevés. Les perdants immédiats sont les importateurs nets, les compagnies aériennes, le transport routier et les ménages dépendants de la voiture. Mais même pour les producteurs, une envolée prolongée détruit de la demande et accélère les économies d’énergie : le bénéfice de court terme peut préparer une contraction ultérieure.
Trois signaux diront si 95 dollars est un pic
Le premier signal sera physique : le nombre de tankers qui franchissent Ormuz et le niveau réel des exportations du Golfe. Le deuxième sera commercial : les marges de raffinage et les stocks de produits, que l’AIE jugeait encore tendus début juillet malgré le retour d’une partie du brut. Le troisième sera diplomatique : toute trêve crédible peut effacer rapidement la prime de risque, tandis qu’une attaque contre les infrastructures ou les navires la renforcerait.
Le scénario central est celui d’une volatilité élevée, avec des prix oscillant au rythme du conflit plutôt qu’une marche continue vers le haut. Un scénario favorable verrait les transits se normaliser et le Brent reperdre sa prime. Le scénario défavorable combinerait baisse du trafic, retrait des assureurs et stocks de carburants sous tension. Dans tous les cas, le vrai thermomètre ne sera pas le seul pic à 95 dollars, mais sa durée et sa traduction dans les prix payés par les consommateurs.





