14,8 milliards de dollars pour rapprocher les repas de 99 marchés sous une même puissance. L’offre d’Uber sur Delivery Hero promet l’échelle mondiale, mais ravive la peur d’un choix réduit. Officialisée le 16 juillet 2026, elle vise le groupe berlinois derrière foodpanda en Asie, PedidosYa en Amérique latine, talabat au Moyen-Orient et Glovo dans de nombreux pays. Le prix proposé, 41,50 euros par action, valorise 100 % de l’entreprise à 14,8 milliards de dollars. Après déduction des titres déjà accumulés par Uber, la facture supplémentaire annoncée tombe à 13,7 milliards.
Ce n’est pas une simple extension d’Uber Eats. La combinaison revendique 236 milliards de dollars de réservations brutes pro forma en 2025 et une présence totale dans 99 marchés. Elle placerait sous un même toit numérique des trajets, des repas, des courses et une part croissante du commerce local sur quatre continents. Pour les clients, la promesse est celle d’une application plus pratique. Pour les restaurants, coursiers et régulateurs, la question est plus inconfortable : que se passe-t-il quand l’intermédiaire qui apporte les commandes devient presque impossible à contourner ?
Une conquête mondiale construite avec des marques locales
Uber ne prévoit pas d’effacer immédiatement les enseignes que les consommateurs connaissent. L’actif stratégique de Delivery Hero est précisément son portefeuille local : Baedal Minjok en Corée du Sud, foodpanda en Asie, PedidosYa de l’Amérique centrale au cône Sud, talabat dans le Golfe et Glovo en Europe, en Afrique et en Asie centrale. Les activités destinées à Uber couvrent 50 marchés et ont généré 42 milliards de dollars de réservations brutes en 2025. Delivery Hero opère aujourd’hui dans environ 65 pays et s’est étendu des repas aux courses livrées parfois en moins d’une heure.
Dara Khosrowshahi présente l’opération comme un moyen d’apporter une livraison abordable et fiable à des millions de personnes supplémentaires. Le moteur économique est plus précis : Uber passerait de 34 à 58 marchés où mobilité et livraison coexistent. Selon l’entreprise, un utilisateur qui recourt aux deux services génère environ trois fois plus de réservations brutes et de bénéfices qu’un client limité à un seul produit. Une course peut ainsi promouvoir un dîner ; un abonnement peut réduire le coût apparent des deux et rendre la sortie de l’écosystème moins attirante.
Delivery Hero, de son côté, reconnaît la logique brutale du secteur. Sa présidente du conseil de surveillance, Kristin Skogen Lund, décrit la livraison comme une activité très concurrentielle et dépendante de la taille. Après le boom pandémique, le ralentissement des commandes et la pression sur les marges ont poussé l’industrie à se consolider : DoorDash a repris Deliveroo et Prosus a acquis Just Eat Takeaway. L’offre d’Uber accélère ce passage d’une mosaïque d’applications à quelques empires continentaux.
Chronologie express
Uber entre au capital
Le groupe accumule près d’un quart des droits de vote de Delivery Hero et une exposition supplémentaire via des dérivés.
L’offre devient officielle
Uber propose 41,50 euros par action et Delivery Hero apporte le soutien unanime de ses conseils.
Le verdict réglementaire attendu
La clôture visée dépend du seuil d’acceptation et des autorisations de concurrence et financières.
Quatorze marchés découpés avant même l’examen des autorités
Le montage raconte à lui seul la crainte antitrust. Delivery Hero vendra séparément à SSW Partners des activités dans 14 marchés où les deux groupes se chevauchent fortement, pour environ 1,6 milliard de dollars. Sont notamment concernés Glovo en Espagne, au Portugal, en Pologne et en Roumanie, foodora en Autriche, en Norvège et en Suède, ainsi que PedidosYa au Chili et en Équateur. Ces ensembles représentaient 11 milliards de dollars de réservations brutes en 2025. SSW affirme qu’il cherchera ensuite des partenaires stratégiques pour leur donner un avenir durable.
Cette séparation réduit certains chevauchements, mais elle ne garantit pas un feu vert. Le futur groupe serait, selon Reuters, le premier acteur mondial de la livraison alimentaire hors Chine. Les autorités devront étudier pays par pays la concurrence entre plateformes, la dépendance des restaurants, les commissions, les promotions et les conditions des coursiers. Elles examineront aussi un pouvoir moins visible : la capacité de croiser les habitudes de mobilité et d’achat pour cibler la publicité ou verrouiller un abonnement.
Uber a déjà sécurisé une partie du chemin. Avant l’annonce, il détenait environ 24,77 % des droits de vote de Delivery Hero et 11,74 % d’exposition économique via des dérivés. Prosus s’est engagé à apporter sa participation d’environ 17 %, ce qui porterait l’intérêt économique d’Uber autour de 53 %. L’offre reste toutefois soumise à un seuil minimal de 50 % plus une action et aux autorisations réglementaires. La clôture n’est attendue qu’au second semestre 2027 : plus d’un an pendant lequel les concurrents et les autorités peuvent rebattre les cartes.
Restaurants, coursiers, clients : l’échelle ne distribue pas tout également
Pour un restaurant indépendant, un réseau plus dense peut apporter davantage de commandes, une logistique mieux remplie et des outils publicitaires plus puissants. Pour un coursier, plus de demandes peut réduire les temps morts. Uber promet précisément une meilleure utilisation du réseau et davantage d’occasions de revenus en combinant livraisons et mobilité. Pour le client qui voyage entre continents, retrouver un abonnement et une expérience familière peut aussi simplifier les usages.
Mais l’échelle renforce la position de celui qui fixe les règles. Si moins de plateformes se disputent un restaurant, la menace de partir perd de sa force face aux commissions ou à l’achat de visibilité. Si les promotions des concurrents disparaissent, le prix final peut remonter une fois l’intégration achevée. Les coursiers, souvent juridiquement indépendants, risquent aussi de négocier face à un donneur d’ordres plus vaste. L’efficacité d’un algorithme ne dit rien, à elle seule, sur la répartition du gain entre l’actionnaire, le consommateur, le commerce et le travailleur.
Uber tente de rassurer l’Europe en maintenant le siège de Delivery Hero à Berlin et en promettant de ne pas modifier les effectifs berlinois avant au moins 2029. Le groupe annonce également 2 milliards d’euros d’investissements en Allemagne sur cinq ans, notamment dans ses équipes, son activité nationale et les véhicules autonomes. Ces engagements sont tangibles, mais limités dans le temps et dans l’espace. Ils ne répondent pas encore au sort des dizaines de milliers de travailleurs et partenaires dispersés dans les autres marchés.
Conclusion : la commodité mondiale aura son prix politique
L’offre sur Delivery Hero transforme Uber d’application de transport en infrastructure du quotidien, capable d’orienter une part des trajets, des repas et du commerce local dans 99 marchés. À court terme, les actionnaires jugeront le prix et les autorités testeront le découpage des 14 marchés cédés. À moyen terme, la vraie mesure du succès ne sera pas seulement la croissance des réservations : ce seront les commissions payées par les restaurants, les revenus des coursiers, les prix réellement supportés par les clients et la possibilité de choisir une autre plateforme. La taille peut rendre la livraison plus efficace ; qui empêchera cette efficacité de devenir un pouvoir sans contrepoids ?
Sources
- Uber — offre, périmètre, financement et conditions de l’opération
- Delivery Hero — communiqué conjoint et position de ses dirigeants
- Reuters — comparaison mondiale des principaux groupes de livraison
- The Guardian — portée internationale et contexte de consolidation
- Cinco Días — découpage de Glovo et enjeux sociaux en Espagne


