53 milliards de dollars pour avaler PayPal : Stripe et Advent International ont déposé une offre qui pourrait réunir deux générations rivales du paiement numérique et rebattre les cartes face aux banques, à Apple et à Google. Selon Reuters, qui cite deux personnes proches du dossier, les prétendants proposent 60,50 dollars par action. C’est environ 28 % de plus que le dernier cours précédant la révélation, avec près de 50 milliards de dollars de financement bancaire déjà engagé.
Le contraste raconte à lui seul vingt-cinq ans d’Internet. PayPal, pionnier devenu une infrastructure mondiale du commerce, valait près de 360 milliards de dollars au sommet de 2021. Sa capitalisation est tombée jusqu’aux environs de 36 milliards cette année. Stripe, entreprise non cotée fondée une décennie plus tard, a été valorisée 159 milliards de dollars en février. Le cadet veut désormais prendre le contrôle de l’ancien champion. Mais l’opération n’est ni acceptée ni garantie : PayPal n’aurait pas encore répondu, et les trois groupes ont refusé de commenter publiquement les informations.
Une offensive à 60,50 dollars par action
L’approche aurait commencé début avril avant de déboucher, au début de juillet, sur une proposition formelle. Le montage est inhabituel par sa taille et son équilibre : Stripe et le fonds Advent deviendraient copropriétaires à parts égales de PayPal, sans démanteler le groupe. Advent n’est pas un simple apporteur de capitaux. Le spécialiste du private equity connaît les paiements et soutient déjà Nuvei, qui a récemment annoncé le rachat de Payoneer pour 2,75 milliards de dollars.
Pour Stripe, le partenaire financier rend possible une opération qui demanderait une dette colossale, même pour une fintech valorisée 159 milliards de dollars. Pour Advent, Stripe apporte la technologie, la croissance et la crédibilité opérationnelle. Les banques qui auraient promis près de 50 milliards de financement parient, elles, sur la capacité du nouvel ensemble à extraire des économies et à relancer les revenus. Cette architecture place toutefois une lourde charge financière au cœur du projet : si les synergies tardent, la dette peut limiter l’investissement au moment précis où les paiements entrent dans une nouvelle course technologique.
La prime de 28 % paraît généreuse face au cours immédiat, mais elle est beaucoup moins spectaculaire vue depuis le pic de PayPal. L’action a perdu plus de 40 % sur douze mois avant l’annonce, selon Reuters. Autrement dit, les acheteurs frappent au moment où le marché doute, tandis que les actionnaires de long terme peuvent juger le prix opportuniste. La hausse brutale du titre après la révélation traduit cette tension : le marché valorise la possibilité d’un chèque, pas encore la certitude d’un accord.
Chronologie express
Première approche
Stripe et Advent auraient ouvert les discussions avec PayPal.
Offre formelle
Une proposition à 60,50 dollars par action aurait été déposée.
Réponse attendue
Le conseil de PayPal doit encore accepter, négocier ou refuser.
Pourquoi PayPal est vulnérable malgré ses milliards de transactions
PayPal n’est pas une coquille vide. Au premier trimestre, ses revenus ont progressé de 7 % à 8,35 milliards de dollars, au-dessus des attentes moyennes des analystes. Son volume total de paiements a augmenté de 8 % à taux de change constants, pour atteindre environ 464 milliards de dollars. Le groupe conserve PayPal, Venmo, Braintree et une relation directe avec des consommateurs comme avec des marchands dans de nombreux pays. À l’échelle d’une année, ce sont des milliers de milliards de dollars de flux potentiels qui intéressent Stripe.
Le problème est moins la taille que la direction. Apple Pay et Google Pay ont capté le geste de paiement sur mobile ; les réseaux de cartes renforcent leurs propres services ; des fintechs spécialisées attaquent le transfrontalier et le paiement entre entreprises. Stripe s’est imposé auprès des développeurs et des entreprises numériques avec des outils intégrés au logiciel. En 2025, la plateforme aurait traité 1 900 milliards de dollars, en hausse de 34 %. Une fusion associerait donc la distribution grand public de PayPal à la couche technique de Stripe.
Enrique Lores, arrivé à la tête de PayPal en mars, a lancé une restructuration profonde. Le groupe a été organisé en trois ensembles autour du traitement des paiements, des services financiers grand public dont Venmo, puis des paiements et cryptomonnaies. La direction vise environ 1,5 milliard de dollars d’économies sur deux à trois ans, destinées à être réinvesties dans la croissance. Accepter l’offre reviendrait à céder au moment où ce plan commence à peine ; la refuser obligerait PayPal à prouver rapidement que son redressement vaut davantage que 60,50 dollars par action.
Le vrai trophée : la caisse du commerce piloté par l’IA
Derrière les terminaux et les boutons de paiement se prépare une rupture : des agents d’intelligence artificielle capables de chercher un produit, négocier une option, commander et payer au nom d’un utilisateur. Dans ce monde, la marque visible à la caisse compte moins que l’infrastructure capable d’identifier la machine, d’autoriser sa dépense, de détecter la fraude et de régler le marchand dans la bonne devise. Stripe a fait de cette couche programmable son terrain naturel ; PayPal apporte des comptes, des portefeuilles, du crédit, Venmo et une confiance construite auprès du grand public.
L’impact serait international. Les marchands d’Europe, d’Asie et d’Amérique pourraient accéder à une pile unifiée, mais aussi dépendre davantage d’un acteur américain devenu gigantesque. Les banques et réseaux de cartes verraient émerger un intermédiaire capable de négocier les tarifs avec une puissance nouvelle. Les régulateurs examineraient la concentration des données, la concurrence entre prestataires, le crédit aux consommateurs, les cryptomonnaies et le risque systémique d’une infrastructure commune.
La procédure antitrust pourrait ainsi devenir un second prix d’achat. Washington devra juger si l’union de deux rivaux réduit la concurrence. Bruxelles et Londres pourront analyser les effets sur leurs marchés, tandis que d’autres juridictions demanderont des engagements locaux. Stripe et Advent auraient intérêt à présenter l’opération comme une riposte à Apple, Google, Visa, Mastercard et aux banques, plutôt que comme l’élimination d’un concurrent. Les autorités regarderont toutefois les marchés précis : acquisition marchande, portefeuilles, traitement en ligne et nouveaux paiements automatisés.
Conclusion
L’offre transforme la chute de PayPal en possible basculement historique : l’entreprise qui a popularisé le paiement sur Internet pourrait devenir le bras grand public de la fintech qui a rendu ce paiement programmable. À court terme, le conseil de PayPal doit choisir entre négocier un meilleur prix, ouvrir la porte à un rival ou défendre seul son plan de redressement. À moyen terme, le financement, les régulateurs et l’intégration de deux cultures très différentes décideront si le projet crée un champion ou une machine trop lourde. Pour les utilisateurs et les marchands, l’enjeu dépasse le nom affiché à la caisse : qui contrôlera l’identité, les données et les règles quand les logiciels commenceront eux-mêmes à dépenser notre argent ?

