91,27 % de la recherche mondiale : Google domine encore la porte d’entrée du Web. Mais le 16 juillet, Bruxelles a ordonné au géant américain d’en entrouvrir les coulisses. Deux décisions contraignantes prises au titre du Digital Markets Act imposent à Google de donner aux assistants IA concurrents un accès équivalent à certaines fonctions d’Android et de partager avec des moteurs rivaux des données de recherche anonymisées. OpenAI et les autres acteurs de la recherche conversationnelle sont directement concernés.
Ce n’est ni une amende spectaculaire ni un démantèlement. C’est potentiellement plus profond : l’Union européenne intervient au niveau des tuyaux qui alimentent les produits. Sur Android, un assistant rival pourrait mieux comprendre le contexte du téléphone, retrouver des informations conservées localement et proposer des actions avec l’accord de l’utilisateur. Dans la recherche, des concurrents pourront exploiter des données de classement, de requêtes, de clics et de vues que Google est pratiquement seul à collecter à grande échelle. Pour Alphabet, groupe aux 402,8 milliards de dollars de revenus en 2025, la bataille consiste désormais à ouvrir sans abandonner les avantages qui ont fait de ses services un réflexe mondial.
Bruxelles vise les onze raccourcis invisibles de Gemini
La première décision porte sur onze fonctions d’Android jugées importantes pour les services d’intelligence artificielle. La Commission veut que les concurrents de Gemini disposent d’un accès aussi efficace que l’assistant maison de Google. Parmi les capacités décrites figure un accès centralisé aux données que les applications ont choisi de conserver sur l’appareil et que l’application comme l’utilisateur acceptent de partager. Sans cette passerelle, un rival doit négocier application par application pendant que le service intégré bénéficie d’une voie rapide.
L’enjeu dépasse une simple commande vocale. Des données stockées localement peuvent être consultées plus vite, sans connexion permanente, et avec moins de transferts vers le cloud. Elles permettent surtout à un assistant de relier plusieurs morceaux de contexte : repérer une réservation, rapprocher un message d’un rendez-vous ou suggérer une action avant même une demande explicite. La Commission précise que ces usages proactifs restent soumis au consentement. Elle cherche donc un équilibre délicat entre concurrence réelle et contrôle de l’utilisateur.
Google répond que ces décisions risquent d’affaiblir les garde-fous de confidentialité et de sécurité de millions d’Européens. L’objection n’est pas purement rhétorique : multiplier les services autorisés à interagir avec des données sensibles augmente la surface d’attaque et rend les responsabilités plus difficiles à suivre. Les mesures permettent cependant à Google d’évaluer les risques de cybersécurité et de protection des données posés par un demandeur. La question décisive sera de savoir si ce contrôle reste une vérification légitime ou devient un nouveau péage capable d’écarter les concurrents gênants.
Chronologie express
Bruxelles ouvre deux procédures
La Commission précise les obligations de Google sur Android et les données de recherche.
Les mesures deviennent contraignantes
Deux décisions finales fixent l’accès des services IA et des moteurs concurrents.
Le partage doit commencer
Reuters indique que le dispositif sur les données de recherche entrera en œuvre à partir de janvier.
OpenAI peut enfin acheter ce que seul Google collecte à cette échelle
La seconde décision touche le coffre-fort du moteur : les signaux accumulés à chaque requête. Le DMA prévoit l’accès, à des conditions équitables, raisonnables et non discriminatoires, aux données anonymisées de classement, de requêtes, de clics et de vues. Elles aident un moteur à comprendre quels résultats répondent réellement aux attentes. Plus un service reçoit de recherches, plus il apprend ; plus il apprend, plus il attire d’utilisateurs. C’est la boucle qui rend une domination difficile à briser.
Les chatbots proposant une fonction de recherche pourront figurer parmi les bénéficiaires éligibles. Reuters cite explicitement OpenAI, mais la mesure ne lui réserve aucun privilège : elle peut également servir des moteurs traditionnels et d’autres assistants répondant aux critères. Le partage doit commencer à partir de janvier 2027 et inclure une formule de tarification. Cette précision compte, car un accès théorique vendu trop cher ne changerait rien au marché. À l’inverse, un prix artificiellement bas pourrait obliger Google à subventionner des rivaux déjà puissants.
La portée immédiate est européenne, mais les effets peuvent voyager. Les développeurs mondiaux conçoivent rarement deux architectures totalement séparées lorsque l’une d’elles offre des capacités stratégiques. Une interface créée pour l’Europe peut devenir un standard technique ailleurs, ou donner aux régulateurs britanniques, américains, indiens et asiatiques un exemple concret à reprendre. Pourtant, aucune décision bruxelloise n’efface d’un coup les habitudes : selon StatCounter, Google détenait encore 91,27 % du marché mondial de la recherche en juin, contre 4,68 % pour Bing.
Une ouverture sous surveillance, pas un chèque en blanc
Les gagnants potentiels sont les services IA capables de transformer cet accès en expérience réellement meilleure. OpenAI peut rapprocher son assistant d’un agent mobile complet ; des moteurs plus petits peuvent améliorer leur classement sans attendre des années de volume ; les éditeurs d’applications peuvent toucher des utilisateurs au-delà de Gemini. Les consommateurs, eux, pourraient choisir un assistant par défaut pour ses qualités plutôt que parce qu’il est le mieux raccordé au système.
Les risques sont symétriques. Le contexte d’un téléphone révèle des relations, des déplacements et des intentions. Même anonymisées, les données de recherche exigent une gouvernance stricte contre la réidentification et les usages secondaires. Les petits développeurs pourraient aussi découvrir que la conformité, les audits et le prix d’accès favorisent finalement les groupes disposant déjà de juristes et d’infrastructures massives. Une règle pensée pour ouvrir le marché pourrait alors renforcer uniquement le duel Google-OpenAI.
Enfin, le conflit ne s’arrête pas à la technique. Alphabet a déclaré 15,6 milliards de dollars de provisions à court terme pour amendes et règlements juridiques fin 2025, principalement liées à des sanctions européennes et à d’autres dossiers. Le groupe sait contester, négocier et adapter ses produits. Bruxelles devra donc mesurer la qualité et la rapidité réelles des accès, pas seulement l’existence d’une documentation. Sans tests indépendants, le mot “interopérable” peut cacher une expérience lente, incomplète ou fragile.
Conclusion : Android devient le laboratoire mondial de l’après-monopole
Bruxelles ne donne pas la victoire aux rivaux de Google ; elle leur remet des clés qu’ils n’avaient jamais possédées. À court terme, tous les regards porteront sur les modalités techniques, les contrôles de sécurité et la tarification avant l’ouverture annoncée en janvier 2027. À moyen terme, le verdict viendra des usages : un assistant concurrent parviendra-t-il réellement à agir aussi naturellement que Gemini sur Android, et un moteur alternatif améliorera-t-il ses réponses grâce aux signaux partagés ? Pour les utilisateurs, la promesse est davantage de choix ; le prix possible est une circulation plus complexe de données sensibles. L’Europe vient d’ouvrir la forteresse, mais qui saura franchir le pont sans compromettre ceux qui vivent à l’intérieur ?
Sources
- Commission européenne — décisions contraignantes sur Android et Google Search
- Commission européenne — les 11 fonctions Android concernées
- Reuters — calendrier, réaction de Google et accès des assistants IA
- StatCounter — parts mondiales des moteurs de recherche en juin 2026
- SEC — rapport annuel 2025 d’Alphabet


