Cuba s’apprête à affronter la pointe du soir avec moins d’un tiers de l’électricité dont le pays a besoin. Pour le 18 juillet, l’Union électrique annonçait 990 mégawatts disponibles face à une demande maximale prévue de 3 200 MW : un déficit de 2 210 MW, susceptible de provoquer 2 240 MW de coupures. La veille, le service avait déjà été interrompu pendant vingt-quatre heures, jusque dans la nuit, dans toutes les provinces. Ces nombres racontent une crise qui a quitté le registre de la gêne quotidienne pour menacer l’eau, les soins, les transports, l’alimentation et les communications.
L’alerte intervient quatre jours après le troisième effondrement complet du réseau national en neuf jours. La reconnexion achevée le 15 juillet n’a offert qu’un répit : les coupures ont repris, parfois pendant des dizaines d’heures. Sur cette île de 9,5 à 10 millions d’habitants, les habitants remplissent des récipients dès qu’une pompe fonctionne, rechargent les téléphones pendant de brèves fenêtres et tentent de sauver la nourriture des réfrigérateurs. Derrière la bataille politique entre La Havane et Washington, une réalité résiste aux slogans : le réseau manque simultanément de carburant, de pièces et de centrales fiables.
Trois chutes en neuf jours brisent l’illusion du répit
Le 14 juillet, une variation soudaine de fréquence liée à une unité de production dans la province de Holguín a entraîné une déconnexion totale du système, selon l’entreprise publique. C’était la troisième panne nationale depuis le 6 juillet. Redémarrer un réseau aussi affaibli exige de former des « micro-îlots » électriques autour de centrales capables de repartir, puis de les reconnecter progressivement. Les hôpitaux, les installations d’eau et les sites alimentaires passent en priorité, mais chaque nouvelle défaillance peut interrompre cette reconstruction fragile.
Le bilan technique publié le 18 juillet montre pourquoi la stabilité reste hors de portée. Les unités 6 et 8 de la centrale Máximo Gómez, l’unité d’Antonio Guiteras, l’unité 2 de Felton et l’unité 3 d’Antonio Maceo étaient en panne. Quatre autres unités étaient en maintenance. Surtout, 106 centrales de production distribuée étaient indisponibles faute de combustible, ainsi que plusieurs centrales flottantes ou unités au fioul. Le problème ne se résume donc ni à une seule centrale cassée ni à un incident ponctuel sur une ligne.
Les conséquences se propagent en chaîne. Sans électricité, les pompes des immeubles ne montent plus l’eau, les feux de circulation s’éteignent et la chaîne du froid se dégrade. L’Associated Press rapporte que le manque de carburant a quasiment immobilisé les transports publics et contribué à l’annulation de dizaines de milliers d’opérations chirurgicales. Elle rappelle aussi que Cuba ne produit qu’environ 40 % du carburant dont elle a besoin. Une panne électrique devient ainsi une crise sanitaire et logistique avant même de devenir une crise politique.
Chronologie express
Trois effondrements nationaux
Le réseau cubain s’écroule trois fois en neuf jours, plongeant l’île dans le noir et imposant des redémarrages progressifs.
Le déficit atteint 2 210 MW
L’Union électrique prévoit 990 MW disponibles pour 3 200 MW demandés au pic, avec des coupures dans toutes les provinces.
Réparer sans carburant
La stabilité dépendra des livraisons de combustible, des pièces détachées et de la remise en service durable des unités thermiques.
L’embargo étrangle un réseau déjà épuisé
Depuis janvier, Washington menace de droits de douane les pays qui vendent ou fournissent du pétrole à Cuba. Le Venezuela, longtemps premier fournisseur de l’île, n’assure plus ce rôle, et la pression américaine a également tari d’autres flux. Le ministre cubain de l’Énergie, Vicente de la O Levy, affirme que le pays subit une « absence totale de combustible » et ne peut accéder aux pièces nécessaires aux unités thermiques. L’effet immédiat est mesurable : 106 groupes distribués ne pouvaient pas produire le 18 juillet uniquement par manque de carburant.
Mais attribuer toute la crise aux États-Unis effacerait des décennies de sous-investissement et de choix internes. Les grandes centrales thermiques cubaines sont âgées, régulièrement immobilisées et exploitées avec très peu de réserve. L’expert Jorge Piñon, de l’université du Texas, les décrit dans le Guardian comme « vieilles, cassées et fatiguées ». L’économie cubaine avait déjà été fragilisée par la pandémie, l’inflation, les erreurs de politique monétaire et la chute des recettes avant le durcissement américain. L’embargo agit comme un étau sur une infrastructure qui était déjà fissurée.
La responsabilité est donc asymétrique mais partagée : la pression américaine réduit délibérément l’accès au pétrole et aux échanges, tandis que les autorités cubaines n’ont pas modernisé assez vite le réseau ni créé un cadre économique capable d’attirer les capitaux nécessaires. Pour les habitants, cette distinction analytique ne remet pas le courant. Elle est pourtant indispensable pour éviter deux récits incomplets : celui d’une panne entièrement importée et celui d’un système qui se serait effondré sans intervention extérieure.
Le solaire progresse sans pouvoir tenir la nuit
Cuba dispose d’un début d’alternative. Les 54 parcs photovoltaïques ont fourni 3 822 mégawattheures le 17 juillet et atteint une puissance maximale de 572 MW, d’après l’Union électrique. En journée, cette production réduit la quantité de fioul nécessaire et permet à certains quartiers de retrouver un service. Des familles se tournent aussi vers des panneaux, batteries portables, motos et tricycles électriques alimentés par le soleil. Chaque équipement apporte une autonomie concrète dans un réseau imprévisible.
Le solaire ne règle toutefois pas la pointe du soir sans stockage massif. La production chute précisément quand l’éclairage, la cuisson et la climatisation augmentent la demande. Le chiffre de 572 MW est une puissance maximale instantanée, tandis que les 3 822 MWh mesurent l’énergie produite sur une journée : les confondre donnerait une fausse impression d’abondance. Pour remplacer les centrales thermiques la nuit, Cuba aurait besoin de batteries, de lignes modernisées, de pilotage du réseau et de capacités de secours, tous coûteux et difficiles à importer sous sanctions.
La solution la plus réaliste combine donc urgence et reconstruction : sécuriser du combustible pour les services essentiels, remettre en état les unités les moins dégradées, accélérer le solaire avec stockage et réduire les pertes du réseau. Elle suppose aussi de publier des données plus détaillées sur la durée des coupures, les investissements et les priorités territoriales. Sans transparence, les annonces de capacité ne permettent pas de mesurer l’électricité effectivement livrée aux ménages.
La prochaine panne peut devenir un basculement social
Les coupures ont déjà fait réapparaître les cacerolazos, ces concerts de casseroles utilisés pour protester. Reuters a observé de petites manifestations nocturnes à La Havane après les pannes de juillet. Le Guardian décrit une colère nourrie par les nuits sans sommeil, les aliments perdus et l’impossibilité de pomper de l’eau. Les autorités restent confrontées à un dilemme : tolérer la contestation au risque de la voir grandir, ou la réprimer au risque d’ajouter une crise de légitimité à la crise énergétique.
À court terme, le meilleur indicateur ne sera pas l’annonce d’une reconnexion, mais le nombre d’heures de service continu et la réduction du déficit au pic. À moyen terme, il faudra suivre les arrivages de carburant, le retour des unités en panne, le stockage solaire et la capacité des hôpitaux à maintenir leurs activités. Si 990 MW restent disponibles pour 3 200 MW demandés, l’île ne gère plus des coupures exceptionnelles : elle rationne une pénurie structurelle.
Cuba se trouve ainsi devant une équation que ni la propagande ni les sanctions ne peuvent résoudre seules. Washington peut accentuer la pression, La Havane peut dénoncer l’embargo, mais les habitants ont besoin d’eau, de froid et de courant maintenant. Le test décisif sera de savoir si les deux gouvernements privilégient la survie quotidienne de 9,5 millions de personnes ou continuent à traiter l’électricité comme une arme dans leur affrontement politique.
Sources
- Unión Eléctrica via Granma — bilan et prévision du 18 juillet 2026
- Associated Press — troisième panne nationale et conséquences concrètes
- Reuters — effondrement du 14 juillet, embargo et réactions à La Havane
- The Guardian — reportage du 18 juillet sur la crise électrique et sociale
- Euronews — chronologie du troisième effondrement en deux semaines





