Des adolescents de 15 ans seraient arrachés à leur quotidien pour rejoindre des forces armées. Samedi 18 juillet, sous la pluie d’Addis-Abeba, des milliers de personnes se sont rassemblées à Meskel Square afin d’exiger l’arrêt immédiat du recrutement forcé dans la région éthiopienne du Tigré. La manifestation, organisée par le Tigray Peace and Change Council, a transformé des témoignages dispersés d’enlèvements et de pressions en avertissement politique national.
L’enjeu dépasse une nouvelle journée de protestation. Le Tigré sort d’une guerre dévastatrice que l’accord de Pretoria de novembre 2022 devait refermer. Or Human Rights Watch affirme que les autorités régionales enlèvent et recrutent illégalement des civils depuis au moins avril 2026, y compris des mineurs. Les responsables du parti au pouvoir dans la région contestent l’idée d’une conscription forcée et soutiennent que les volontaires défendent le Tigré. Entre ces deux récits, une question brutale s’impose : la paix tient-elle encore lorsque des familles craignent que leurs enfants ne puissent plus rentrer chez eux ?
Des écoles et des foyers jusqu’aux centres d’entraînement
L’enquête de Human Rights Watch repose sur des entretiens avec des victimes, des proches et d’autres personnes informées. L’organisation décrit une campagne qui ne ressemble pas à un appel militaire transparent. Des jeunes auraient été saisis dans la rue, à leur domicile ou sur leur lieu de travail. Des administrations locales auraient imposé des quotas, convoqué d’anciens combattants et utilisé réunions publiques, lettres ou appels téléphoniques. Des restrictions de déplacement auraient également servi à empêcher les habitants d’échapper au recrutement.
Le chiffre le plus saisissant est un âge : 15 ans. Le droit international interdit le recrutement obligatoire de toute personne de moins de 18 ans et prohibe toute utilisation d’enfants de moins de 15 ans dans les hostilités. Documenter un adolescent de 15 ans ne permet pas de mesurer toute l’ampleur du phénomène, mais suffit à montrer que la protection de l’enfance est directement en jeu. Human Rights Watch demande la libération immédiate des enfants et des adultes enrôlés contre leur volonté ainsi qu’un accès indépendant aux zones concernées.
La réponse des autorités tigréennes est essentielle à l’équilibre des faits. Un porte-parole a nié les accusations de recrutement forcé lors d’un entretien cité par l’organisation et présenté la mobilisation comme volontaire. Aucun bilan public, vérifiable et détaillé du nombre de personnes mobilisées n’a toutefois été produit dans les sources consultées. C’est précisément cette absence de registre transparent qui nourrit la peur : sans chiffres, contrôle judiciaire ni procédure de recours visible, une famille ne sait ni qui a emmené son proche, ni pour combien de temps, ni sous quelle autorité.
Chronologie express
Pretoria arrête la guerre ouverte
Le gouvernement fédéral et le TPLF signent un accord de cessation des hostilités.
Les recrutements se multiplient
Human Rights Watch documente enlèvements, quotas et enrôlements de civils, dont des jeunes de 15 ans.
La colère gagne la capitale
Des milliers de personnes se rassemblent à Meskel Square pour réclamer l’arrêt immédiat de la mobilisation forcée.
À Addis-Abeba, la peur privée devient une affaire nationale
Le rassemblement du 18 juillet change l’échelle de l’histoire. Les images diffusées par EFE et distribuées par Reuters montrent des milliers de manifestants réunis dans la capitale. L’agence publique Ethiopian News Agency rapporte que les participants ont bravé le froid et la pluie pour dénoncer enlèvements, répression et mobilisation de jeunes. Cette source reflète la ligne d’un média d’État et doit être lue comme telle, mais elle confirme l’existence, le lieu, la date et les revendications centrales du rassemblement.
La manifestation crée aussi un espace pour des voix tigréennes opposées à la militarisation sans pour autant accepter une reprise en main fédérale brutale. Cette nuance compte dans un pays où les fractures politiques et ethniques ont déjà été instrumentalisées. Protester contre les pratiques attribuées aux autorités régionales ne revient pas à nier les crimes et souffrances subis par les habitants du Tigré pendant la guerre de 2020 à 2022. Cela revient à réclamer que la sécurité ne serve pas de passe-droit à de nouveaux abus.
Pour les familles, l’impact est immédiat : interruption des études, perte de revenu, fuite vers d’autres régions et traumatisme d’une génération qui a déjà connu le conflit. Pour l’Éthiopie, il est stratégique. Le Tigré n’a pas participé aux élections nationales de juin 2026, selon l’Associated Press, ce qui accentue son isolement institutionnel. Une mobilisation armée opaque dans une région sans représentation parlementaire effective peut refermer les canaux politiques au moment même où ils devraient absorber les tensions.
Pretoria face à son test le plus dangereux
L’accord de Pretoria a arrêté la guerre ouverte, mais il n’a pas effacé les rivalités territoriales, les divisions internes tigréennes ni la méfiance envers Addis-Abeba. Son architecture dépendait d’un désarmement progressif, du retour des services publics, de l’aide humanitaire et d’un dialogue politique. Chaque recrutement forcé présumé inverse cette logique : au lieu de réduire la capacité de coercition, il l’étend jusque dans les foyers.
Les partenaires de l’accord disposent de leviers. L’Union africaine, qui a facilité les négociations, peut demander un suivi public des engagements et un accès aux observateurs. Les États-Unis, l’Union européenne, le Kenya et l’Afrique du Sud peuvent conditionner leur soutien politique à la libération des mineurs et à la fin des enlèvements. Mais une pression exclusivement extérieure risque d’être présentée comme une ingérence. Elle sera plus crédible si elle soutient les organisations éthiopiennes de défense des droits et les mécanismes africains déjà engagés.
À court terme, trois preuves feront la différence : un ordre public interdisant explicitement les recrutements contraints, la possibilité pour les personnes mobilisées de quitter les centres sans représailles, et une vérification indépendante. Sans ces garanties, les démentis resteront insuffisants. Avec elles, la manifestation du 18 juillet pourrait devenir non pas le prélude à une nouvelle confrontation, mais le moment où les civils ont imposé une limite à la remilitarisation.
La paix se mesurera au retour des jeunes
Le rassemblement d’Addis-Abeba place une vérité simple au centre du débat : un accord signé ne vaut que si les civils cessent d’avoir peur des hommes armés. La mobilisation donne aux familles une visibilité nationale et peut pousser les médiateurs à réactiver les mécanismes de contrôle. Elle peut aussi devenir un nouvel objet de propagande si chaque camp sélectionne les témoignages qui servent son récit.
Dans les prochaines semaines, l’enjeu ne sera donc pas de compter les déclarations, mais les retours effectifs : enfants rendus à leurs familles, adultes libérés, accès accordé aux enquêteurs et écoles de nouveau fréquentées. La paix de Pretoria a offert une sortie de guerre. Le Tigré doit maintenant prouver qu’elle protège la liberté de ceux au nom desquels tous prétendent agir. Combien d’alertes faudra-t-il encore avant qu’une surveillance indépendante empêche la peur de redevenir mobilisation militaire ?
Sources
- Human Rights Watch — enquête sur les recrutements forcés au Tigré
- Reuters Connect / EFE — des milliers de manifestants à Addis-Abeba le 18 juillet
- Ethiopian News Agency — compte rendu du rassemblement de Meskel Square
- Associated Press — élections de 2026 et exclusion du Tigré du scrutin
- Le Monde — le risque d’une nouvelle guerre au Tigré





