1 714 lieux de soins VIH ont fermé leurs portes après des résiliations ou des retards de paiement liés au PEPFAR. Derrière ce chiffre publié le 21 juillet, il n’y a pas seulement des bâtiments : ce sont des files de dépistage interrompues, des tournées mobiles annulées et des patients contraints de chercher ailleurs leurs antirétroviraux. L’étude PEPFAR Pulse, menée par amfAR avec la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health, Funders Concerned About AIDS et Data Etc., décrit une rupture qui traverse 46 pays.
Le constat tombe à quelques jours de la conférence AIDS 2026 de Rio et frappe un programme que les États-Unis créditent d’au moins 26 millions de vies sauvées depuis 2003. Les 166 organisations interrogées signalent plus de 16 000 emplois à temps plein perdus et une chute de 51 % des dépenses de prévention entre les exercices 2024 et 2025. Washington répond que le PEPFAR a été renforcé par une direction plus claire et souligne que 20,6 millions de personnes recevaient encore un traitement standard au troisième trimestre 2025. Entre ces deux récits, la question décisive est simple : combien de soins existent sur le papier mais ne sont plus accessibles sur le terrain ?
Des contrats coupés, puis toute la chaîne de soins se grippe
L’enquête ne décrit pas une panne unique. La plupart des répondants ont subi au moins une résiliation de financement ou un paiement retardé. Au total, 1 714 établissements publics, cliniques mobiles, centres d’accueil et structures spécialisées ont entièrement fermé à la suite de ces perturbations. Presque aucune organisation n’a réussi à remplacer l’argent perdu. Les acteurs locaux ont été plus souvent touchés par une résiliation et plus susceptibles de fermer un site que les grandes organisations internationales.
Le mécanisme est brutal parce que les services sont interdépendants. Une clinique peut encore posséder des médicaments, mais perdre le chauffeur qui transporte les prélèvements vers un laboratoire. Un centre peut continuer le traitement, mais ne plus disposer des conseillers qui retrouvent les patients après un rendez-vous manqué. Un programme de prévention peut disparaître alors que la prise en charge des personnes déjà diagnostiquées demeure officiellement protégée. Dans cette mécanique, le mot « traitement » cache une infrastructure entière.
Le PEPFAR avait reçu l’instruction de maintenir le traitement, le dépistage et la prévention de la transmission de la mère à l’enfant. Pourtant, selon l’étude rapportée par l’Associated Press, une majorité de partenaires a déclaré des perturbations dans ces activités. Cette contradiction n’implique pas que chaque patient ait perdu ses médicaments ; elle montre qu’une exemption administrative ne suffit pas lorsque les salaires, les achats, le transport ou les systèmes de données sont financés par des contrats différents.
Chronologie express
Les financements sont perturbés
Des contrats sont résiliés ou payés en retard pendant la réorganisation de l’aide extérieure américaine.
166 organisations répondent
L’enquête recueille leurs données sur les sites, les effectifs, les stocks et les services dans 46 pays.
L’ampleur devient mesurable
amfAR publie l’étude PEPFAR Pulse à la veille de la conférence AIDS 2026.
La prévention recule là où le virus trouve ses brèches
Le signal le plus préoccupant vient de la prévention. Les dépenses PEPFAR qui lui sont consacrées ont baissé de 51 % entre 2024 et 2025. Des organisations ont arrêté la distribution de préservatifs ou la PrEP, un traitement préventif destiné aux personnes séronégatives exposées au VIH. Les services communautaires, souvent conçus pour atteindre des personnes qui évitent les hôpitaux par crainte de la stigmatisation, ont eux aussi été fortement réduits.
Les coupes se concentrent sur les populations les plus exposées. La plupart des organisations qui travaillaient avec les travailleurs et travailleuses du sexe, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les personnes transgenres ou celles qui s’injectent des drogues ont déclaré avoir définitivement arrêté au moins un service pour ces publics. Certaines structures n’ayant pas perdu de financement ont également supprimé des activités afin de se conformer aux nouvelles orientations américaines.
Une autre étude présentée à AIDS 2026, fondée sur les données du PEPFAR, donne un visage pédiatrique à la rupture : Reuters rapporte que 77 163 enfants de moins recevaient un traitement soutenu par les États-Unis pendant l’exercice 2025 par rapport à l’année précédente. Ce chiffre ne prouve pas à lui seul que tous ont interrompu un traitement, car les bases administratives peuvent aussi refléter des transferts entre programmes. Il signale néanmoins un recul mesurable chez un groupe qui dépend des adultes pour être diagnostiqué, conduit en consultation et maintenu dans les soins.
Washington oppose 20,6 millions de patients au constat de rupture
Le Département d’État conteste l’idée d’un programme en effondrement. Un porte-parole cité par AP affirme que l’administration a « renforcé le PEPFAR » grâce à une orientation stratégique claire. Les données américaines pour juillet à septembre 2025 recensent 20,6 millions de personnes sous traitement standard dans plus de 50 pays, un niveau présenté comme stable par rapport à la même période de 2024. Elles indiquent aussi 103 000 femmes enceintes ou allaitantes ayant commencé une PrEP, contre 43 000 auparavant.
Ces chiffres sont importants : ils empêchent de transformer l’étude en récit d’arrêt total. Mais ils ne couvrent qu’un trimestre, tandis que des chercheurs d’amfAR et de l’International AIDS Society disent observer des perturbations lorsqu’ils combinent cette publication avec les données des quatre trimestres. Une recherche publiée en juin dans Nature Health, également fondée sur les données du PEPFAR, a estimé à près de deux millions la baisse du nombre de personnes soutenues par le programme pour un traitement antirétroviral entre les exercices 2024 et 2025, soit environ 10 %.
Les indicateurs peuvent donc raconter des réalités simultanées : des millions de traitements continuent, tandis que des services disparaissent autour d’eux. La stabilité d’un agrégat trimestriel ne mesure ni la distance supplémentaire parcourue par un patient, ni la fermeture d’un accueil adapté, ni les ruptures temporaires de stock. À l’inverse, une enquête auprès d’organisations affectées ne peut pas être extrapolée mécaniquement à l’ensemble du PEPFAR.
Réparer les centres prendra plus de temps que rétablir un virement
La première réponse proposée par amfAR est de rétablir l’ensemble des services VIH, pas uniquement la délivrance des traitements. Le rapport demande aussi aux gouvernements nationaux d’augmenter leur financement et de contractualiser avec les organisations communautaires, notamment celles dirigées par les populations les plus exposées. C’est un enjeu de souveraineté sanitaire, mais peu de pays peuvent absorber en quelques mois des fonctions bâties pendant plus de vingt ans avec des milliards de dollars américains.
Même si les crédits revenaient demain, les 16 000 postes perdus ne se reconstitueraient pas instantanément. Il faut recruter, former, rouvrir les locaux, rétablir les achats et surtout regagner la confiance de personnes parfois déjà repoussées d’un service. Jennifer Sherwood, directrice de la recherche et des politiques publiques d’amfAR, avertit que chaque journée sans ces systèmes crée des occasions de nouvelles infections. La formule est forte, mais elle correspond au fonctionnement du VIH : le dépistage tardif et l’interruption de prévention peuvent produire des effets qui n’apparaissent dans les statistiques que plusieurs mois plus tard.
Le prochain test ne sera donc pas une déclaration politique, mais une série de mesures vérifiables : nombre de sites rouverts, effectifs réembauchés, disponibilité des préservatifs et de la PrEP, délais de laboratoire et maintien des enfants sous traitement. Le PEPFAR a prouvé qu’un financement massif et durable pouvait changer le cours d’une épidémie. L’onde de choc actuelle pose la question inverse : combien de cette infrastructure peut disparaître avant que les progrès mondiaux contre le sida commencent à s’inverser ?
Sources
- amfAR — PEPFAR Pulse Study, 21 juillet 2026
- Associated Press — fermetures, pertes d’emplois et réponse du Département d’État
- Reuters — 77 163 enfants de moins sous traitement soutenu par le PEPFAR
- El País — services restreints et données de l’étude PEPFAR Pulse
- OMS — recommandations consolidées sur l’organisation des services VIH, 22 juillet 2026





