Un ordinateur verrouillé, des plans confidentiels et une technique secrète de finition métallique : Apple accuse OpenAI d’avoir organisé le pillage de son savoir-faire pour accélérer son futur appareil IA. Déposée le 10 juillet devant un tribunal fédéral de Californie, la plainte vise le créateur de ChatGPT, sa filiale matérielle io Products et deux anciens salariés d’Apple. Elle ne décrit pas une simple querelle de recrutement, mais un présumé système de collecte d’informations allant, selon Apple, jusqu’aux entretiens d’embauche.
Le dossier est explosif parce que les deux groupes restent partenaires dans le logiciel : ChatGPT est intégré aux appareils Apple, tandis qu’OpenAI prépare avec l’ancien patron du design d’Apple, Jony Ive, une nouvelle famille de produits. La bataille dépasse donc la Silicon Valley. Les appareils seraient fabriqués par une chaîne de fournisseurs répartie entre l’Asie et les États-Unis, puis vendus à des centaines de millions d’utilisateurs potentiels en Europe, en Amérique et ailleurs. Une injonction judiciaire pourrait ralentir ce calendrier et redessiner la prochaine interface mondiale de l’intelligence artificielle.
Une plainte qui ressemble à un thriller industriel
Apple affirme avoir découvert un « schéma coordonné » après le départ de plusieurs ingénieurs. Deux hommes sont nommés : Tang Tan, ancien cadre ayant participé à la conception de l’iPhone, de l’Apple Watch et de l’iPod, désormais directeur du hardware chez OpenAI ; et Chang Liu, ancien ingénieur électrique senior parti chez OpenAI en janvier 2026. Ces affirmations restent des allégations : aucun tribunal n’a encore conclu que les défendeurs avaient détourné des secrets.
Selon la plainte résumée par l’Associated Press, Reuters et plusieurs médias spécialisés, Apple soutient que des employés candidats à un poste chez OpenAI auraient été encouragés à partager des composants, présentations, dessins et informations concernant des produits non annoncés. Apple allègue aussi que les recrues auraient reçu des conseils pour contourner les contrôles appliqués lors de leur départ. Le détail le plus cinématographique concerne un fournisseur auquel une technique confidentielle de finition métallique aurait été demandée après qu’on lui aurait laissé croire qu’Apple avait autorisé son utilisation.
L’épisode de l’ordinateur renforce encore le récit. D’après Apple, Liu n’aurait pas rendu immédiatement son portable professionnel et aurait conservé un accès à un système interne de partage de fichiers. Là encore, il s’agit de la version du plaignant, qui devra démontrer quels documents étaient réellement secrets, comment ils auraient été acquis et surtout s’ils ont bénéficié au programme matériel d’OpenAI.
OpenAI veut sortir ChatGPT de l’écran
Le mobile de cette guerre tient dans une question simple : quel objet remplacera, ou complétera, le smartphone comme porte d’entrée vers l’IA ? OpenAI ne détaille pas encore son produit, mais évoque une interaction allant au-delà des interfaces traditionnelles. L’entreprise a réuni autour de Jony Ive et de io une équipe qui connaît intimement le design industriel, les matériaux, l’acoustique, l’électronique miniature et les fournisseurs nécessaires pour produire un appareil à grande échelle.
Pour Apple, cette concentration de talents représente un double danger. Le premier est commercial : un appareil IA convaincant pourrait réduire le temps passé sur l’iPhone et déplacer la relation avec l’utilisateur vers ChatGPT. Le second est organisationnel : si une entreprise peut accélérer de plusieurs années en recrutant des ingénieurs puis en exploitant leurs connaissances protégées, le secret industriel qui soutient des milliards de dollars de recherche perd une partie de sa valeur.
OpenAI rejette cette lecture. Son porte-parole Drew Pusateri a déclaré que l’entreprise n’avait aucun intérêt pour les secrets commerciaux d’autres sociétés et qu’elle restait concentrée sur des technologies utiles au plus grand nombre. Cette réponse ne tranche pas le fond, mais rappelle une distinction juridique cruciale : recruter des salariés expérimentés et bénéficier de leurs compétences générales est légal ; utiliser des fichiers, procédés ou plans confidentiels identifiables ne l’est pas.
Du tribunal californien à la chaîne mondiale des fournisseurs
Apple réclame notamment des dommages et une injonction. Ce dernier remède pourrait être le plus redoutable. Si un juge estimait qu’un prototype, un procédé de fabrication ou une relation fournisseur repose sur des informations détournées, il pourrait imposer leur restitution, interdire certains usages ou forcer OpenAI à modifier sa feuille de route. Dans le hardware, changer un matériau ou un partenaire tardivement ne coûte pas seulement de l’argent : cela peut repousser certification, industrialisation et lancement mondial.
L’affaire envoie aussi un avertissement à toute l’industrie. Google, Meta, Amazon et les fabricants chinois cherchent eux aussi la forme physique idéale pour l’IA : lunettes, écouteurs, assistants ambiants ou appareils sans écran. La bataille des talents s’étend donc de Cupertino à Shenzhen, Taipei, Londres et Paris. Plus les équipes circulent, plus les entreprises devront séparer l’expérience légitime d’un ingénieur des documents et méthodes appartenant à son ancien employeur.
Enfin, la procédure menace une alliance paradoxale. Apple utilise ChatGPT pour compléter certaines fonctions d’Apple Intelligence, mais attaque désormais son partenaire sur le terrain le plus sensible : le futur du produit. La coopération peut continuer, car les contrats logiciels et la plainte matérielle sont distincts. Pourtant, la confiance est atteinte. Chaque échange technique, chaque accès et chaque recrutement commun seront désormais examinés comme une possible pièce à conviction.
Conclusion
Apple ne cherche pas seulement à protéger quelques plans : le groupe veut empêcher OpenAI de transformer l’expertise de Cupertino en raccourci vers l’après-iPhone. À court terme, le juge devra décider jusqu’où la procédure peut explorer les prototypes, messages et relations fournisseurs d’OpenAI. À moyen terme, l’affaire pourrait fixer une frontière très attendue entre mobilité des talents et détournement de secrets dans la course mondiale à l’IA. Pour les utilisateurs, l’enjeu est concret : l’objet censé rendre l’intelligence artificielle omniprésente pourrait arriver plus tard, sous une autre forme, ou avec un lourd passif judiciaire. La prochaine révolution matérielle naîtra-t-elle d’une invention neuve, ou d’un héritage industriel impossible à démêler ?

